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vendredi 4 décembre 2015

La Folie de Ziegfeld, perle oubliée des années 80




Je ressors de ma bédetéhèque ce un petit livre étrange et méconnu de la collection X (première époque de Futuropolis, sous l'ère d'Etienne Robial).
Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, ce livre n'a rien à voir avec les Ziegfeld Follies, célébrissimes revues de music hall du début du XXème siècle.
Il s'intéresse à Ziegfeld Horowitz , petit employé sans envergure. Nous ne savons pas grand chose de lui. Célibataire, on l'imagine gratte-papier discret et effacé dans un bureau sans âme. Sans ami, seul, il mène une vie sans relief. Sa seule passion consiste à scruter la vie de Lucie, qui habite en face de chez lui. Le matin, alors que tout-un-chacun ouvre ses tentures, Ziegfeld ferme les siennes. Elles sont percées de deux trous qui lui permettent d'observer Lucie en toute discrétion. Il profite de la douche de cette dernière pour prendre son petit déjeuner afin de ne pas envahir son intimité. Il prend le même bus qu'elle pour se rendre au travail. C'est à ce moment qu'il est le plus proche d'elle. Mais dès qu'elle est descendue, il reprend le bus dans le sens inverse pour rejoindre son travail.
La vie de Ziegfeld est rythmée par celle de Lucie.
Mais un jour, elle se met à remplir des caisses.
Elle va déménager.
C'est un séisme pour Ziegfeld qui craint de la perdre.
Ce résumé pourrait laisser entendre que Ziegfeld est un harceleur voué au pire. au contraire, les auteurs ont voulu y voir une forme d'amour absolu, qui n'a plus besoin de l'autre. Ziegfeld se dissout dans cet amour sans même que Lucie puisse soupçonner son existence. Ziegfeld n'interfère jamais dans sa vie. Il la regarde. Il l'aime follement et secrètement. Il est comme un fantôme.
Ce livre n'a de malsain. Il est traversé d'un sentiment de nostalgie désespérée. Une histoire d'amour à sens unique  ne peut qu'être tragique. La folie de Ziegfeld n'a jamais cette ambiguité qu'avait Parle avec elle, qui débouchait sur un acte impardonnable. La pureté des sentiments de Ziegfeld n'est jamais prise en défaut. Quel qu'en soit le prix à payer.
C'est une folie douce.
C'est une folie triste.
C'est un joli livre, de ceux qui ne s'achève pas une fois refermé.
Une illustration de Gerard Goldman?
Jamais réédité, le livre est encore disponible sur Amazon, comme de nombreux titres de la collection X, laboratoire des éditions Futuropolis qui accueillit des signatures devenues prestigieuses comme celles de Gotting, Stanislas, Jeanne Puchol, Avril, Berbérian ou encore F'murr.
Quant aux auteurs, ils ont publié un autre livre dans cette même collection X (Hocus Pocus) et ils avaient déjà collaboré dans un recueil d'histoires noires, La dernière nuit, paru chez Glénat. Depuis, Olivier Beer, le scénariste, ne semble n'avoir plus rien publié alors que le nom de Gérard Goldman apparaît quelques fois pour des crédits d'illustrations, mais je ne suis pas sûr qu'il ne s'agisse pas d'un homonyme.

mercredi 5 décembre 2012

Heureux qui comme, de Nicolas Presl - Atrabile





  
J'avais envie de parler de Nicolas Presl, un auteur que j'apprécie tout particulièrement, probablement parce qu'il fait partie de ces auteurs qui semblent tracer leur sillon au mépris de tout effet de mode. Il faut également noter sa persévérance en signalant le destin de son cinquième  livre édité Le fils de l'ours père. Il s'agit en fait du deuxième livre qu'il a réalisé. le premier fut refusé partout, et il reconnaît lui-même qu'il n'était pas abouti. Mais il croyait énormément en son deuxième livre: Le fils de l'ours père. Il fut pourtant refusé à son tour par Atrabile, après bien des hésitations, et par JC Menu, qui  se fendit pourtant d'une encourageante lettre de refus, chose assez rare dans le milieu.
Puis, Nicolas Presl vit son premier livre édité: Priape, chez Atrabile. Deux autres ouvrages suivirent, toujours chez Atrabile (Divine Colonie et Fabrica). Nicolas Presl continuait de croire que Le fils de l'ours père méritait d'exister. Finalement, The Hoochie Coochie l'édite en 2010 et le livre sera sélectionné l'année suivante à Angoulême. Belle revanche pour son auteur.
Depuis, il est revenu chez Atrabile avec L'Hydrie et vient de publier Heureux qui comme, qui vient à son tour d'être sélectionné pour Angoulême. Je profite de l'occasion pour parler de son livre le plus récent.
Nicolas Presl possède un style éminemment particulier. Ses livres sont toujours muets, portés par une approche picturale très originale. La référence la plus évidente reste Picasso. Les personnages apparaissent anguleux, les visages sont déformés, envahis d'yeux immenses, les expressions et les postures sont souvent excessives sans être caricaturales. Nicolas Presl utilise avec beaucoup d'intelligence les symboles pour donner du sens à ses planches. J'ai lu dans un article que sa force résidait dans sa capacité à faire une bande dessinée qui utilise essentiellement sa dimension picturale sans tomber dans le recueil d'illustrations. Ses histoires ont du sens.

Avec ce nouveau livre, Nicolas Presl introduit une nouvelle composante à son univers: la couleur. Selon leur origine ou leur essence, les personnages et les objets sont représentés dans une couleur spécifique. Le thème du livre tournant autour du voyage, cette technique narrative s'avère vraiment intéressante. Si l'Afrique est orange, couleur chaude, l'Occident est bleu, couleur froide. Les souvenirs sont rouges, couleur que j'associe plutôt avec la passion. L'alcool et ses effets sont verdâtres et tout ce qui fait référence à la peur ou à la violence est noir. Plus qu'un gimmick, cette utilisation de la couleur apporte du sens et de la profondeur à son histoire, et lui permet de se renouveler alors la solution de facilité aurait été d'enfin introduire le texte dans ses livres.


Je crois que tout le monde aura inconsciemment prolongé le titre en "Heureux qui comme Ulysse...". En tout cas, je ne peux m'empêcher d'accoler Ulysse au titre de ce livre.
Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage...
Car il est bien questions de voyages dans ce livre.

Il s'ouvre sur un aéroport, invitation au voyage s'il en est. Mais des voyages, il y en a de toutes sortes. Voyage d'agrément, voyage d'affaires, voyages initiatiques.... La Femme qui nous rencontrons part en pèlerinage. L'Afrique est sa destination. Pourquoi l'Afrique ? Nous devinons que la raison est liée à son fiancé, absent.
Elle est mal à l'aise. Elle a peur. Autour d'elle se pressent des anonymes, sans visage. Elle tente de communiquer avec un voisin dans l'avion, sans succès. Tout au plus trouve-t-elle du courage dans la vision d'un Babouin, animal totémique qui semble la rassurer alors qu'elle attend d'embarquer. Il est à noter que chez Presl, les personnages à l'oeil rond, comme ce babouin, sont des passeurs. Ils apportent sagesse ou connaissance aux personnages.
Puis, il y a l'Homme. Il travaille pour une compagnie minière africaine, vit sur place avec sa famille et son métier l'amène à sillonner la région pour le compte de sa société d'exploitation. Exploiter est le maître mot (maux ?), en effet.
Deux personnages radicalement opposés. L'une est naïveté et inquiétude, l'autre est mépris et cynisme. Deux voyages différents, deux trajectoires qui vont pourtant se croiser.





Mais qu'est-ce qu'un voyage ? Est-ce se rendre d'un lieu à un autre ? Ce n'est qu'un trajet, une translation purement physique. Un voyage, c'est autre chose. Un voyage, c'est un parcours autant intérieur que géographique. Un voyage, ça vous construit, ça vous change, ça vous instruit. Il peut aussi vous détruire. Qu'en sera-t-il pour la Femme et l'Homme ? C'est ce que Nicolas Presl vous invite à découvrir au fil des pages. Et de nous rappeler que lire est livre, ce n'est pas seulement tourner les pages, mais aussi partager quelque chose.

Lire est un voyage. Et j'ai aimé ce voyage.
Heureux qui comme...

vendredi 3 août 2012

Les Mémoires d'Amoros / Le Piège de Cava et Del Barrio (Amok puis Frémok / les Editions de l'An 2)



Les Mémoires d'Amoros fait partie de ces bijoux injustement méconnus. Publiée d'abord par Amok, puis repris dans le catalogue Frémok, né de la fusion des éditeurs Fréon et Amok, cette série espagnole signée Cava et Del Barrio n'a visiblement jamais vraiment rencontré le succès qu'elle mérite. Les deux premiers tomes mentionnent d'ailleurs que cette série compte 4 tomes, alors que le troisième et dernier tome paru en 2004 ne fait plus mention de ce quatrième tome. Y-a-t-il un tome non traduit ou était-ce une confusion avec Le piège (oublié aux Éditions de l'an 2), autre livre des mêmes auteurs qui partage certains thèmes avec Amoros ?
Avant tout, Les mémoires d'Amoros est un polar. Les intrigues sont plutôt classiques mais bien tournées et restent fidèle à une certaine tradition du roman noir. Le héros, Angel Amoros, est un journaliste que son travail amène à côtoyer les milieux interlopes de Madrid. Il se retrouve ainsi mêlé à de sombres histoires. Mais on ne peut réduite cette série à ce seul aspect. Son scénariste, Felipe H Cava, dote ses histoires d'un contexte historique fort. En fait, l'Espagne semble souffrir d'une étrange amnésie. A la sortie de la dictature franquiste, la société espagnole semble avoir fait le choix d'un oubli commode pour solder d'autant mieux l'héritage de la dictature.
Mais, pour Felipe H Cava, l'Histoire ne peut être ignorée. L'Histoire façonne la société dans laquelle nous vivons. Elle broye les individus et elle ne manquera pas de se rappeler à nous lorsque nous nous y attendrons le moins. L'ambition de Cava et ses dessinateurs est donc d'introduire une conscience politique dans ses bandes dessinées. A ce titre, Les Mémoires d'Amoros se révèle une grande réussite.
Comme le titre le suggère, la série est construite autour des souvenirs d'Angel Amoros. Le personnage d'Angel Amoros est intéressant à plus d'un titre. Il est inspiré d'un personnage réel: Eduardo de Guzman, journaliste anarchiste emprisonné sous Franco, qui se recycla dans la littérature policière. Mais, de manière symptomatique, les auteurs ont choisi d'en faire un personnage sans envergure particulière. Il se présente lui même comme journaliste de deuxième rang. Autrement dit, il n'est pas un personnage exceptionnel. Angel Amoros est un homme parmi d'autres, qui se trouve confronté à des événements qui le dépassent. En faire un personnage "banal" permet aux auteurs de rappeler que la conscience historique est l'affaire de tous.

Les Mémoires d'Amoros est donc un polar, aux intrigues efficaces et accessibles, même sans connaissance particulière de l'histoire espagnole. Les postfaces permettent de mieux resituer les enjeux, mais ce contexte n'est jamais indispensable à saisir les grandes lignes de l'intrigue. Par contre, elle aiguise la curiosité et incite à se poser des questions sur ces événements qui surgissent dans l'intrigue, comme les relations complexes de l'Espagne avec les Philippines ou le Guerre du Rif qui opposa rebelles marocains et armée espagnole. En ce sens, Les mémoires d'Amoros s'impose comme une série d'une grande intelligence.
Mais je n'ai toujours pas parlé du formidable travail de Frederico Del Barrio. Il excelle dans un noir et blanc virtuose. S'il utilise la technique du lavis pour les deux premiers tomes, il préfère passer au noir et blanc brut pour le troisième tome, qui n'est pas sans rappeler Munoz.
Deux techniques très différentes dans lesquels il se montre tout aussi à l'aise. Notons également deux pages magistrales à la fin de "le lumière d'un siècle mort" qu'il traite en "négatif". De plus, ses cadrages, à priori évidents, se révèle d'une grande justesse et d'une précision implacable. La virtuosité n'est jamais aussi belle que lorsqu'elle ne saute pas aux yeux.



Mais je me rends compte qu'il est difficile de ne pas associer aux mémoires d'Amoros l'autre collaboration de ces 2 auteurs: Le Piège.

Dans ce one-shot, ils suivent Enrique Montero, ancien partisan reconverti dans la bande dessinée, contacté par d'anciens camarades pour piéger un de leurs anciens compagnon d'arme qui a dérapé. Situé dans l'immédiat après-guerre, ce récit sombre et tendu, alterne trois temps en autant de styles graphiques:
  • le présent traité dans un noir et blanc charbonneux qui traduit à merveille le climat oppressant de la dictature. Les personnages semblent avoir de la peine à s'extirper des ténèbres.
  • la bande dessinée réalisée par Montero, dans laquelle la réalité semble trouver un étrange écho. Cette bande dessinée super-héroïque inoffensive promène son héros solaire dans des planches au trait simple et lumineux, en opposition complète avec la noirceur de la réalité. La bande dessinée apparaît plus que jamais comme un échappatoire face au quotidien.
  • Les planches relatives aux souvenirs de la guerre civile sont traitées dans un style expressionniste qui confine à l'abstrait, pour souligner la folie ambiante et le délire des personnages.
cliquez sur l'image pour voir une plus grande version de cette planche
Une intrigue dense et oppressante dont le héros, une fois de plus, n'est pas un héros, mais un homme dont la seule ambition est de survivre, même s'il n'oublie rien.

De formidables bandes dessinées, qui méritent plus d'intérêt, que leur apportera peut-être le succès des derniers albums de Cava, désormais édité aux éditions Dargaud (Les serpents aveugles et Les racines du chaos, dessinés par Bartolomé Seguí).

Notons enfin que Frederico Del Barrio signe aussi des livres très différents sous le pseudonyme de Silvestre dans lesquels il s'interroge sur la création et la narration en bande dessinée, en démontant les ressorts et artifices.Malheureusement, ces livres sont épuisés, je ne peux que me reporter au web pour trouver des informations sur ces derniers.


mercredi 16 mai 2012

La Cage de Martin Vaughn-James





  •  
     
    La Cage est un livre sans histoire et sans personnage.
    La Cage est une bande dessinée qui n'en est pas vraiment une.
    La cage est un univers étrange et labyrinthique, ou le lecteur se perd, parce qu'il ne peut appréhender s'il est au dedans ou en dehors.
    La cage est un voyage que l'on croit figé dans le temps et l'espace...




    Et pourtant...


    Cette immobilité qui semble sans cesse sur le point d'exploser
    Cette décrépitude qui s'insinue dans chaque section de la Cage
    Cette végétation qui recouvre les ruines de ce que fut la Cage, de ce qu'elle est ou de ce qu'elle sera...




    ...à moins qu'elle n'ait toujours été, sous toutes ces formes et encore tant d'autres à venir.


    Cette absence de personnage, contrebalancée par un narratif en décalage, comme si le narrateur avait déserté la Cage depuis longtemps déjà, ne subsistant de lui que son fantôme... des brides de paroles qui flottent, prisonnières d'un univers qui se meurt depuis des lustres... ou qui renaît encore et encore.
    Cette mutation constante, comme prise dans la masse, mais pourtant indubitable, paradoxe supplémentaire d'un univers régi par ses propres règles qui nous échappent.
    La Cage est une expérience limite, exigeante, non pas dans ce qu'elle réprésente, mais dans ce qu'elle demande au lecteur: accepter de se laisser emprisonner en elle pour mieux s'en échapper.





  • bordure
    coin bordure

    vendredi 11 mai 2012

    Jardin de Yûichi Yokoyama (Editions Matière)

    Par une brèche dans un mur, plusieurs centaines de personnes pénètrent dans le "Jardin". Ils explorent ce vaste territoire interdit, constitué d’une succession de paysages artificiels animés de mouvements automatisés. Voilà pour le sujet de cet étrange ouvrage de Yûichi Yokoyama.
    En pénétrant dans ce jardin, cette foule compacte quitte la scène et passe dans les coulisses. Ce jardin a-t-il jamais été public ? Le premier phylactère le suggère. Pourtant, il semble inachevé et cette foule n'y a jamais pénétré. L'aubaine est trop tentante. S'en suit une exploration menée au pas de course, la foule restant bizzarement groupée, ne s'arrêtant que rarement pour observer telle ou telle "attraction", mais s'en détournant vite.
    Yûichi Yokoyama en dédicace
    L'oeuvre de Yûichi Yokoyama est singulière, radicale et terriblement cohérente. Elle ne ressemble à aucune autre. L'intrigue est réduite à sa plus simple expression, montrant une progression narrative sans en dévoiler les motivations, et au graphisme d'un réalisme abstrait. Il semble préférer les artefacts à la réalité. Si ses personnages présentent tous les attributs d'êtres humains, en sont-ils réellement ? Ils évoquent d'étranges entités humanoïdes, au comportement et à l'allure vaguement humaine, mais trop limitée pour pouvoir se réclamer de cette qualité. Par exemple, un des membres de la foule prend clichés sur clichés, au point que son visage est quasi en permanence dissimulé derrière le flash de son appareil. De plus, ils n'affectent aucun trait psychologique particulier. Leur comportement évoque davantage un robot appliquant une procédure, sans libre arbitre. Nous pouvons juste relever une certaine curiosité devant les étrangetés du Jardin. Mais leur attention se porte sur des éléments parfois surprenant, ce qui rappelle que le monde que fait vivre de Yokoyama n'est pas le nôtre. Tout y évoque la réalité, mais d'une manière distordue, excessive, à la limite de l'hystérie.
    cliquez pour une version plus grande

    Le Jardin, à l'instar de la foule qui l'explore, représente plus l'idée d'un jardin qu'un jardin à proprement parler. On n'y retrouve guère de plantes, mais plutôt une collection d'artefacts, d'erzats, de trompe-l'oeil... deux carcasses de voiture collées l'une à l'autre comme des pots de fleur. Des cabines d'avion plantées verticalement, de fausses maisons en tous genres, des rivières de balles... Tout défie la logique, sans que cela n'étonne outre mesure la foule. Seule compte l'exploration, qui ne manque pas de danger. Et pourtant, aucune trace de peur, malgré les prouesses qu'elle doit réaliser pour avancer. Elle ne s'inquiète que de rares gardiens qui patrouillent dans les allées du jardin.

    Jusqu'à présent, les livres de Yokoyama (citons Travaux Publics et Voyage)ne comportaient aucun dialogue. Ils n'étaient pas muets pour autant, des sons étant intégrés à son dessin, symbolisés par des idéogrammes se traduisant par des onomatopées. Etant intraduisibles par nature, l'adaptation française n'a pu, pour éviter de dénaturer le dessin, que les "sous-titrer" discrètement. Il s'agit de la moins mauvaise solution, même si cela se fait au détriment d'une partie de la force d'évocation de l'ensemble.
    de la difficulté de traduire les idéogrammes
    Pour la première fois, la parole fait son apparition dans cet ouvrage. Mais les dialogues gardent une froideur mécanique, plus de l'ordre de l'énoncé d'information que d'une forme de communication. Les interactions verbales demeurent rares et sont généralement purement factuelles. Elles ne s'accompagnent jamais d'une véritable interaction entre les personnages.
    En lisant ce livre, il est difficile de ne pas regretter que Yokoyama soit limité par le carcan du support papier. A l'heure où la bande dessinée sur support numérique tente de se développer, le plus souvent ne permettant que de scroller ou zoomer dans du IR$ sur son iPhone, "Jardin" présente plusieurs de possibilités d'interactivité.
    Par exemple, un support multimédia pourrait tirer parti de l'intégration intime des idéogrammes servant de bruitage dans le dessin. Des sons pourraient être activés au moyen du curseur de la souris. De même, la progression de le foule suit un mode purement aléatoire, autrement dit nous sommes soumis au bon vouloir de l'auteur, auquel l'interactivité pourrait substituer celle du lecteur. Enfin, 4 "développements" sont repris en fin de volume. A certain moment, des scènes sont continuées hors de la ligne narrative principale. Ces développements pourraient être accédés à la manière de "niveaux cachés". Autant d'éléments qui démontrent la singularité de cette oeuvre, surtout de la part d'un auteur qui prétend ne pas posséder d'ordinateur.

    vendredi 4 mai 2012

    Lettre aux Survivants, un roman dessiné de Gébé




    Au début des années 70, Gébé se lance dans l’épopée utopique de l’An 1. On s’arrête, on fait un pas de côté et on réfléchit. On planche sur un film à faire ensemble. Il y a de l’optimisme, de la foi en l’avenir. Ce monde est bien mal en point, mais il ne tient qu’à nous de le remettre sur pied.
    En 1981, l’ambiance est toute autre. C’est à peu près l’époque choisie par Alan Moore pour mettre en scène le monde morbide de Watchmen. La peur de La Guerre Nucléaire, la vraie Der des Der, parce qu'il ne restera plus personne, ressurgit. L’élection de Mitterand fait même craindre à certains l’arrivée des chars soviétique à Paris .

    Koudelka, attendant les chars à Prague en 1968

    Loin de l’utopie de l’An 1, Gébé signe alors cette troublante Lettre aux survivants.
    Parue initialement chez Albin Michel sous l’appelation roman dessiné (sans doute en écho au terme "graphic novel" popularisé par Will Eisner), elle fut rééditée par l’Association en 2002. Ironie de l’histoire, si 1981 fut l’année du triomphe de Mitterand, 2002 fut celle de l‘humiliation de Lionel Jospin, éjecté du second tour de l’élection présidentielle par Jean-Marie Lepen.
    Lettre aux survivants est précurseur dans la forme. Gébé compose des planches ou textes et dessins se mélangent hors de tout cadre prédéfini. Cette liberté formelle était encore très nouvelle à l’époque.

    L’apocalypse a eu lieu. Les bombes ont rasé toute vie sur la surface de la Terre. Quelques survivants attendent calfeutrés dans leurs abris anti-atomiques. Mais qu’attendent-ils ? Le facteur, tout simplement.
    Nagasaki, 1945

    Affublé d‘une combinaison anti-radiations, il parcourt ce paysage désolé sur son vélo et apporte le courrier. Drôle de courrier, d’ailleurs, qu’il lit à cette famille modèle de petits bourgeois par l’intermédiaire d’un conduit d’aération. Les missives sont autant de fables absurdes qui désorientent ses auditeurs.
    Gébé
    Récit politique et poétique, cette lettre aux survivants questionne avec intelligence et humour certaines dérives de la société actuelle. En se plaçant délibérément dans le domaine de la fable et du symbole, Gébé évite l’écueil de la dénonciation des vices d’une période précise (les années 80 sous influence tatchérienne et reaganienne). Il prend de la hauteur et dénonce les vices d’une humanité toujours aussi malade 30 ans plus tard. Cette lettre fait froid dans le dos parce que, sous des airs fantaisistes, sa lucidité ne fait aucun doute. Le titre, d’ailleurs, ne fait mention que d’une seule lettre, alors que le facteur en délivre plusieurs. Simplement parce que ce livre est la seule lettre qui compte et qu’elle s’addresse aux survivants que nous sommes. Survivants anticipatifs d'une catastrophe qui est en train de se produire. Cette lettre en devient presque un testament que nous a laissé Gébé, plus de 20 ans avant sa mort en 2004.



    jeudi 3 mai 2012

    "Aboie George" de Jules Feiffer en dessin animé


    Tantrum de Jules Feiffer


    En anglais, tantrum fait référence à une violente démonstration de colère ou de frustration. Une très grosse colère, en fait
    Typiquement, on rencontre de telles crises chez les enfants. Nous avons tous déjà dû faire face à ces moments un peu pénible où notre charmant petit ange se transforme en machine à hurler et se rouler par terre, de préférence en public, parce que, non, nous allons bientôt dîner et qu’il ne faut pas gâcher son repas avec des chips. Il faut être raisonnable, mon petit.

    Cela ne dure jamais très longtemps, et après avoir entendu que nous étions méchants, que nous rendions notre enfant très malheureux, qu’en Italie, les parents qui enlèvent le pain de la bouche de leurs enfants vont en prison (sic), la grosse colère disparaît comme elle est venue

    Et il est temps de passer à table pour manger ses épinards.

    Le tantrum est un caprice d’enfant. Et pourquoi un adulte, théoriquement responsable, n’aurait pas le droit à son petit tantrum ? Un adulte n’a-t-il pas aussi à gérer colère et frustration ? Surtout de la frustration. Une énorme frustration. C’est ainsi que commence cette petite perle signée Jules Feiffer. Léo, son héros en a assez. Plus qu’assez. Il n’en peut plus d’être un bon mari, d’être un bon père, un travailleur consciencieux. Il ne veut plus être un adulte.

    Et il pique une grosse colère. Il se roule par terre. Il hurle, tant et si bien qu’il redevient un enfant de deux ans.

    Deux ans, la belle vie pour l’enfant. Le Terrible Two pour les parents. La première adolescence. Le première âge de la révolte. L’enfant prend conscience de son individualité et découvre le pouvoir d’opposition suprême de ce mot magique: NON.
    Mais pour éviter les conflits, il suffit de bien peu de chose, parce que Léo ne demande finalement pas grand chose. Un peu d’attention pour lui, être gâté, choyé. Materné, en somme.

    Redevenir un enfant lui permet d’échapper à ses responsabilités et de profiter pleinement de la vie. Du moins l’espère-t-il parce qu’il doit vite déchanter. Il se heurte à l'hostilité de ses proches, qui sont loin d’être ravis de le voir renoncer à son rôle d'adulte. Il découvre surtout que son mal-être était loin d’être unique. Ses proches se débattent avec les mêmes angoisses, mais ils n’ont pas pu, pas su ou pas voulu fuir comme il l’a fait. Cette fuite en avant prend même des airs d'épiphanie lorsqu’il découvre que d’autres ont choisi la même forme de régressions que lui. Il se croyait seul à souffrir. Il ne l’était pas. Il pensait que sa fuite avait quelque chose d’unique et de grandiose. Il n’est qu’un parmi d’autres. A quoi bon sortir d’un moule pour en rejoindre un autre ?

    Au fil des pages, Jules Feiffer compose une fable à la fois tendre et caustique sur la crise de la quarantaine. Ces pages évoquent l'urgence d'une création sur le fil. Le trait est sec et nerveux, mais d'une expressivité étonnante, autour desquels s’articulent des dialogues percutants (Jules Feiffer est aussi dramaturge et scénariste, à qui on doit le méconnu mais superbe Carnal Knowledge mais aussi le pénible Popeye)

    J'ose parler de chef d'œuvre. Et on ne peut que féliciter les 400 coups d'avoir édité ce livre, voulu par Jimmy Beaulieu. En effet, son potentiel commercial paraît tellement faible, au vu des canons actuels. Mais il est des livres qui méritent d'exister et d'être découvert. Tantrum est fait partie. S'il vous plaît, achetez ce livre. Vous ne le regretterez pas!

    PS, de Jules Feiffer, ancien assistant de Will Eisner, je ne peux m’empêcher de signaler d'autres merveilles:
    Aboie George  une perle pour les enfants que mon gamin adore



    L’anthologie The Explainers de ses strips pour “The Village Voice” (uniquement en anglais), et je vous invite également à lire l'article qui lui est consacré sur l'excellent site du9. Ces strips satiriques restent d'une étonnante actualité alors qu'il ont été publiés il y a plus de 50 ans.






    Et le recueil Je ne suis pas n’importe qui édité par Futuropolis