vendredi 20 novembre 2020

2020 en quelques titres (avec de beaux restes de 2019 )

En 2018, je me rendais déjà que ce blog était laissé à l'abandon. Me refusant à le laisser mourir, je m'étais fendu alors d'un post "de saison" reprenant une sélection de livres "de l'année", qui me semblaient mériter d'être mis en avant. Depuis, ce fut le calme (presque) plat et je ne pris même pas la peine de composer une liste similaire pour 2019. Manque de temps, d'envie et l'impression de ne pas avoir lu suffisamment de titres marquants pour me motiver.
Ayant rejoint les chroniqueurs de BDGest, j'au également moins de temps à consacrer à l'animation de ce blog. Pourtant, parfois, il me revient l'envie de l'alimenter. Le marronnier de la liste de de l'année, exercice futile et inutile s'il en est, représente une opportunité parfaite de l'exhumer des limbes. Et, en forme de repentir, d'inclure quelques titres de 2019.
Pour une période de près de 24 mois, impossible de se limiter à un top 10 ou 11... voici donc un top libre, sans ordre particulier. Pour certains titres, j'ai ajouté le lien vers les chroniques que j'ai publiées sur BDGest.


Paracuellos  - Intégrale 2 : Second volume de l'intégrale de la fresque partiellement autobiographique de Carlos Giménez. Ce volume reprend les 2 ouvrages tardifs réalisés par l'auteur. C'est toujours aussi beau, humain, touchant, drôle, révoltant... un indispensable, que j'ai chroniqué ici 


In Waves : un premier roman graphique qui mélange histoire du surf et récit intime qui fut l'une des surprises de 2019.


Mauretania, un traversée : une série fantômatique exhumée par Seth, particulièrement entêtante et hypnotique, dont j'ai parlé ici.


Nagasaki : adaptation d'un roman d'Eric Faye, lui même inspiré d'un fait divers, une étrange histoire d'une presque rencontre, et la découverte d'une autrice à suivre : Agnès Hostache.


Acte de Dieu : aboubé par Gipi comme l'un des meilleurs auteurs italiens, Giacomo Nanni relate comment un tremblement de terre affecte différents lieux et personnes. Un récit choral original et assez déroutant dans sa narration.



Black-Out : biographie fictive d'un acteur métis, effacé de l'histoire officielle, mais surtout un prétexte pour montrer les coulisses de l'usine à rêves. Un ouvrage passionnant !



Un monde terrible et beau : très beau portrait d'une femme engagée et révoltée. Un livre qui confirme tout le bien que je pensais d'Eleanor Davis, au vu des pages publiée dans Pandora.



Swamp Thing - American Gothic : lu dans le cadre de l'anthologie consacrée au run d'Alan Moore sur la création de Len Wein et Bernie Wrightson. Le tome 2 de cette anthologie couvre l'ensemble de cet arc qui frappe, près de 40 ans après sa création, par sa modernité. Il ne faut pas être spécialiste en comics pour l'apprécier.


Incroyable : une jolie histoire imaginée par Vicent Zabus et Hyppolite (également auteurs de l'excellent Les Ombres, réédité cette année). Fantaisie tragique, à la fois légère et sombre.


L'éveil : du même Vincent Zabus, l'histoire d'un hypocondriaque embarqué dans la traque d'un monstre qui menace Bruxelles. Encore une fois, une histoire joyeuse et originale qui nous emmène là où on ne l'attend pas.


Peau d'homme : pour ce dernier album scénarisé par le regretté Hubert, une fantaisie érotique qui questionne l'amour et le genre tout en se moquant de l'hypocrisie puritaine.


Sengo #1-4 : dans le Tokyo d'après guère, deux soldats démobilisés se débrouillent pour survivre. Un manga réaliste, presque naturaliste, d'une force et d'une humanité incroyable. C'est pour moi le meilleur manga depuis Chiisakobé.


Gideon Falls #1-4 : Jeff Lemire et Andrea Sorrentino assument complètement l'influence de Twin peaks pour cette série horrifique particulièrement réussie. La combinaison d'un scénario intrigant et mise en page inventive contribue à créer une ambiance poisseuse et malaisante. Du mauvais genre très recommendable


Les poupées sanglantes : une adaptation enlevée de Gaston Leroux, drôle et déjantée.



Transperceneige : Extinctions Acte 2 : Rochette continue de suivre le train aux 1001 wagons imaginé par Jacques Lob. Et cette fable dystopique reste terriblement d'actualité.


Le loup : et lorsque Rochette se laisse inspirer par sa Savoie natale et le massif des Ecrins, cela donne cette magnifique histoire d'un affrontement entre un loup et un berger.




Révolution : la surprise angoumoisine de 2019, qui a distingué cette relecture de la Révolution Française, préférant suivre les hommes et femmes du peuple plutôt que les salons et les nobles. Et les enjeux n'en paraissent que plus contemporains.


L'été à Kingdom Fields : une histoire sans histoire simple et juste, qui se ressent plus qu'elle ne se lit


Aldobrando : un scénario de Gipi pour un récit initiatique et picaresque très plaisant, à défaut d'être inoubliable.


Moments extraordinaire sous faux applaudissements : s'il ne faut retenir qu'un Gipi en 2020, ce sera plutôt celui-ci.


Penss, ou les replis du monde : ou comment l'humanité est passé de chasseur-cueilleur à agriculteur... Jérémie Moreau continue de convaincre.


L'accident de chasse : un des meilleurs albums de 2020, tout simplement. Une magnifique histoire de rédemption et une ode au pouvoir de la littérature.


Rusty Brown : Chris Ware... que dire de plus ? 


Nous étions les ennemis : où comment un pays a subitement décidé qu'une partie de sa population représentait un danger pour sa sécurité. En plus de l'intérêt historique, cette évocation rappelle que l'histoire n'a de sens que si on apprend de ses erreurs.


Carbone et Silicium : un fable transhumanise sur 2 AI qui observe l'humanité sur une période de 250 années. Mathieu Bablet confirme, après Shangri-La, qu'il est un auteur qui compte


Je suis au pays avec ma mère : le désarroi d'un mineur sans-papier abordé par le biais des rêves qu'il raconte à la psychiatre qui le suit dans sa procédure. Le sujet me touche plus particulièrement et ce livre est vraiment éclairant et juste.



Préférence système : Ugo Bienvenu s'impose également comme l'un des auteurs qui compte. Dans ce récit d'anticipation, il s'interroge sur la préservation de la mémoire humaine. Malgré une coinclusion un peu plus faible, cela reste un excellent titre.



Dédales : Charles Burns... que dire de plus ? Premier tome d'une nouvelle trilogie, il ne s'agit que d'une mise en place, mais elle est de toute (sombre) beauté.



Le dieu vagabond : un faune déchu se  lance dans une quête magique pour recouvrer sa nature divine. Il y a une toiuche de folie fellinienne dans ces pages.


Soon : Dans un monde post-catastrophe, la relation compliquée d'une mère qui s'apprête à prendre la tête d'une mission d'exploration spatiale, et son fils qui refuse de la voir partir. Mélant prospective sur la manière dont notre monde pourrait s'effondrer puis se reconstruire et dimension intime, un livre dense et riche


Les jardins de Babylone : pour être complètement honnête, je ne l'ai pas encore lu au moment où j'écris ces lignes, mais Nicolas Presl ne m'a jamais déçu. Son livre le moins abouti est pour est Le fils de L'ours-père, mais il s'agissait de son premier livre, dans un premier temps refusé avant d'être récupéré par The Hoochie-Poochie. C'est donc une sélection de confiance, à laquelle je pourrai sans doute ajouter L'âge d'or, qui attend également d'être lu.



Les Frères Rubinstein #1-2 : et en ajout de dernière minute, cette nouvelle série de Luc Brunschwig, Etienne Le Roux et Loïc Chevallier s'est révélée une belle surprise de cette fin d'année. Un récit romanesque et populaire qui s'attache à deux frères emportés par la folie qui s'est emparé du monde des années 30.

mercredi 22 juillet 2020

Knive O'Clock : La trilogie déjantée de Rob davis, presque publiée par Warum


Retour à ce blog pour parler d'une cause malheureusement perdue, en tout cas à l'heure ou j'écris ces lignes.


En 2016, les éditions Warum éditent L'Heure des Lames, de Rob Davis. Ce livre est annoncé comme le premier tome d'une trilogie, intitulée Knive O'Clock. Et l'éditeur français est plus qu'enthousiaste, malgré le côté franchement atypique de cet album. Cet enthousiasme et l'insistance d'un libraire, luis aussi sous le charme, m'ont convaincu de sauter le pas. je dois aussi reconnaître être sensible à l'esthétique qui mêle swinging sixties et ce décor urbain qui évoque un Londre-sous-les-bombes assez inquiétant
.
Ce livre représente un exemple assez rare d'oeuvre  dont on peut dire qu'elle "ne ressemble à aucune autre". Cette expression est presque autant galvaudée que "culte". Rares sont les oeuvres qui peuvent s'enorgueillir de posséder un univers véritablement unique. L'Heure des lames en fait indéniablement partie.

Rob Davis imagine un monde foncièrement original, qui semble à la fois complètement fou tout en restant terriblement cohérent. Nous sommes plongés dans un univers régi par des propres règles, selon une logique qui échappe au lecteur. Dans ce monde, les enfants construisent littéralement leurs parents, les objets du quotidien sont des divinités domestiques, il pleut des lames de couteaux et, surtout, le jour de votre mort est consigné au commissariat. Il est évidemment interdit de s'y soustraire.

Scarper Lee, un adolescent cynique et désabusé, n'a plus que 3 semaines à vivre. C'est alors que Vera Pike, une gamine rebelle et mystérieuse, fait irruption dans sa vie. Remettant systématiquement en cause tout ce qui ressemble à l'autorité, elle entraîne Scarper et son ami Castro dans une course effrénée.
Mais... qui est Vera Pike ?


L'histoire est difficile à résumer parce qu'elle intègre toute la folie de cet univers qu'il faut décrypter au fur et à mesure. Pourtant, la lecture n'est jamais fastidieuse parce qu'il se dégage une atmosphère entêtante, mêlant insouciance de la jeunesse, une fantaisie de tous les instants et un malaise diffus. Sans doute influencé par le look des personnages, qui rappelle vaguement les Mods, j'imagine une bande-son qui mélange les Kinks et le My generation des Who! (I hope I die before I get old... très ironique en considérant la situation de Scarper Lee), voire des Yardbirds.


Le deuxième volet, au titre toujours aussi mystérieux, La fille de l'ouvre-boite paraît l'année suivante. Il continue dans la même veine, levant par ailleurs le mystère sur les origines de Vera. Pour qui a aimé le premier tome, la suite reste très agréable, mais l'étrangeté de cette oeuvre a visiblement dérouté plus d'un, a tel point qu'après une longue hésitation, Warum a renoncé à publier le dernier volume, Le livre des fourchettes.
A la question de la date de parution du dernier tome, il repond:
Pour le moment, ça n'est pas prévu.
D'une part, parce que les ventes de la série sont tellement faibles que c'est un acte suicidaire que d'éditer le 3. alors que l'œuvre est géniale, l'accueil du public est malheureusement... très mitigé.
Pour le tome 2, nous avons réussi à toucher quelques ultimes fans dont je fais partie, mais ça ne dépasse pas les 500 personnes. (ce qui veut dire que, sur un tome 3, on en toucherait moitié moins). Or, ce genre de livre a un point d'équilibre élevé, plus proche de 1000 que de 250 acheteurs.
Du coup, pour le moment, j'essaie de trouver des solutions pour que la trilogie trouve sa fin, et, pour être honnête, je n'en ai pas encore le début d'une idée.

Vu mon niveau plus que suffisant en anglais, je me suis finalement rabattu sur l'édition originale. Pour être honnête, j'avais hésité à lire cette série en VO depuis le début, mais j'avais fait le choix de soutenir Warum, estimant que lorsqu'un éditeur prend des risques pour éditer un ouvrage difficile, il faut le soutenir. Il faut d'ailleurs souligner le travail de traduction, très ardu, tant Rob Davis utilise de néologismes issus de la rencontre parfois inattendue entre des concepts très étranges. Beaucoup de nuances devaient être difficiles à traduire, voire simplement à conserver.
J'ai donc lu ce Book of forks qui lève enfin le voile sur les rouages de ce monde. Il s'attache cette fois au personnage de Castro qui, depuis le premier tome, travaille sur le "Livre des fourchettes", sorte de bible et de manuel qui décortique le fonctionnement et les origines de Bear Park.
La difficulté centrale lorsqu'il s'agit de clore un récit qui repose en grande partie sur un mystère est de réussir à donner des réponses satisfaisantes pour que la résolution soit à la hauteur des attentes. Rob Davis ne pouvait se contenter de laisser le lecteur avec une construction absurde qui ne répond qu'au bon vouloir de son créateur. Ce dernier tome alterne donc les aventures de Scarper et Vera tentant de rejoindre Castro, ce dernier occupé à compléter son grand oeuvre, et des pages de ce livre, qui compose une sorte de cosmogonie délirante, trouvant une origine logique à la folie de Bear Park. Au fil de ces pages, le lecteur se rend compte que tout cet univers n'est qu'une extension du nôtre. Non pas au sens littéral, mais parce que Rob Davis part de notre société et imagine ce qu'il pourrait advenir en poussant jusqu'à l'absurde les dérives de notre société actuelle.


Le principal défaut de ce dernier tome tient sans doute au déséquilibre entre les pages extraites du livre des fourchettes, très denses, qui ralentissent la lecture et brise le rythme de l'ensemble. Elles sont pourtant essentielles pour comprendre ce qui se joue. Si elles avaient été rassemblées d'un bloc, la tentation aurait été grande de les ignorer.
Reste que cette trilogie marque par son originalité totale. Elle a de quoi surprendre et agacer celui qui cherche un récit cartésien. Il risque de lâcher prise devant l'impression de folie arbitraire qui se dégage des premières pages, alors que tout se met en place progressivement pour montrer que ce monde est beaucoup plus réfléchi et construit qu'il n'en a l'air. Typiquement, c'est le genre d'oeuvre qui doit "rencontrer son public". malgré la volonté de l'éditeur, cela n'a malheureusement pas été le cas.

 
  

mardi 26 mars 2019

Les Déplacés, préfacé et édité par Viet Than Nguyen - Parole aux oubliés

Ce n'est pas la première fois que Masse Critique est à la base d'une drôle de coïncidence.
Il avait suffit que je commence à visionner la troisième saison de Twin Peaks pour que Babelio ne me propose l'espace du rêve, l'autobiographie de David Lynch. Et cette fois, j'étais en pleine lecture du Sympathisant de Viet Thanh Nguyen lorsque l'opération Masse Critique me propose ce livre qu'il a supervisé. En fait, je l'avais coché avant même de remarquer le nom sur la couverture.
La thématique de la migration et des réfugiés me touche tout particulièrement, surtout depuis que je me suis engagé dans l'hébergement d'urgence de demandeurs d'asile.  La question des réfugiés n'est donc pas pour moi un sujet théorique. C'est une réalité à laquelle je suis confronté par l'entremise de O, A, T, G, Z, K et de nombreux autres que j'ai croisé au fil du temps.
Pour ce ivre, Viet Thanh Nguyen a compilé les textes de 19 auteurs, auquel il a ajouté un texte de son cru. Tous ont connu la migration, non pas choisie, mais subie. La fuite d'un pays en guerre, des persécutions, de la misère... A chacun sa raison. Certains sont partis adultes. Beaucoup étaient enfants.
Tous sont des réfugiés.
Dans son texte introductif, Viet Thanh Nguyen explique que même s'il a quitté le Vietnam lorsqu'il n'avait que 5 ans; même s'il est depuis un modèle d'intégration, un citoyen "modèle", un écrivain récompensé du prestigieux prix Pulitzer, il reste un réfugié. Il lui serait facile de se définir comme immigré. Pourtant, comment occulter le fait que sa famille fut contrainte de fuir leur pays et que de ce jour, ils ont été privé de leur statut d'homme. Ils sont devenus des réfugiés. Une masse anonyme, une mer de visages. Viet Thanh Nguyen pense que le rôle d'un écrivain est d'entendre les voix des oubliés et les faire résonner dans le monde. En ouvrant ces pages, il permet à 19 auteurs, dont l'identité littéraire et humaine a été marquée par l'exil, de faire résonner des voix oubliées.
Chaque texte explore donc une voix, une expérience. La première conclusion est qu'il est illusoire de tenter de délivrer un portrait robot du réfugié. Chaque destin est unique. Chacun porte ses fantômes, sa souffrance, ses espoirs, son bagage.
Certains véhiculent cette rage les oblige à atteindre l'excellence, de montrer qu'ils ont mérité leur place, quitte parfois à changer de nom en espérant mieux se réinventer dans cette nouvelle vie, comme Joseph Azam. A contrario, dans le très beau texte "l'ingratitude du réfugié", Dina Nayeri insiste sur cette équation impossible que le réfugié doit résoudre: l'injonction à réussir comme pour justifier le fait d'avoir été accueilli. Et pourtant il reste cette l'obligation de rester "en retrait", de ne pas donner l'impression de pouvoir faire aussi bien, voire mieux que nous. Être réfugié induirait de rester "sous contrôle", de ne pas s'émanciper à notre détriment. L'équilibre est compliqué: ni trop, ni trop peu. Ni veule, ni avide. Cette demande paradoxale aboutit à des constats surprenants, comme lorsque David Bezmozgiz estime que beaucoup de réfugiés de la génération de ses parents soutiennent désormais Trump ou la folie xénophobe qui agite l'Angleterre du Brexit.
Il est de fait peu question d'actualité dans ce livre. Son sujet est ailleurs. Sur la manière dont l'identité des réfugiés est profondément altérée, les condamnant à un entre-deux permanent. Ni vraiment d'ici, ni de là-bas. Certains considèrent que la condition de réfugié est une question de temporalité, d'autres de géographie, voire d'un soubresaut de l'espace temps. Lev Golinkin, qui raconte avoir passé des heures avec son père dans les musées viennois, où on ne lésinait pas sur le chauffage et où les réfugiés se fondre dans e décors, comme des fantômes, la définit comme la transition entre "quand est-ce qu'on manger" à "quand va-t-on nous nourrir". Non pas comme une marque d'assistanat, mais comme ce moment où on n'est tellement plus maître de son destin, que l'on perd jusqu'à sa qualité d'humain. On devient une chose qui (mal)traite.
Cette incapacité à définir de manière unanime ce que signifie "être réfugié" et comment cela affecte la personne démontre la violence qu'ils ont dû subir. Et pourtant, tous les textes sont le fait d'intellectuels, de personnes qui ont "réussi", que l'ont pourrait considérer comme "ayant dépassé leur statut de réfugié". Si cette souffrance transparaît encore chez eux, qu'en est-il des autres ? Les non-intégrés, les dés-intégrés ?
Ce livre interroge et bat en brèche certaines idées reçues, simplement parce qu'il a écouté les voix des oubliés. La voix des déplacés.

mercredi 13 mars 2019

Petit bilan 2018, ni exhaustif, ni définitif




Je me rends compte que ce blog se trouve dans une état de demi-friche. Moins de temps, moins d'envie après quelques années de mise à jour régulière. Malgré tout, une petit bilan, un peu tardif sans doute, des bandes dessinées qui m'ont marquées en 2018, me semble bienvenu. Il est inutile de chercher une hiérarchie quelconque dans la liste qui suit.
Il est également inutile d'y regretter l'absence de tel ou tel titre. Entre les questions de goût, les livres qui nous échappe pour une raison ou une autre et ceux qu'on découvre après coup, les raisons sont nombreuses pour justifier tel absence ou telle présence. Le but n'est donc pas de dresser un bilan exhaustif, mais bien de partager quelques lectures. Certaines sont évidentes, d'autres  un peu moins.

Je commence malgré tout par 2 titres plus anciens:

S'enfuir, récit d'un otage. Dans ce livre, Guy Delisle renoue avec le format des chroniques qui ont fait sa réputation. Sauf que cette fois, il conte l'histoire d'un autre: Christophe André. Ce collaborateur humanitaire fut enlevé et séquestré en Tchéchénie au cours de l'année 1997. Delisle met un soin particulier à restranscrire la peur de la perte du décompte du temps et l'isolement que combat la narrateur pour ne pas sombrer. La forme est volontairement austère: mise en page simple et sans fioritures, comme les lieux de détention successifs, gamme chromatique gris-bleu, comme privée de lumière naturelle. Une belle réussite.





La Saga de Grimr, Fauve d'or 2018 à Angoulême. La couverture me rebutait, mais mon attirance pour l'Islande m'a finalement convaincu. Jeremie Moreau compose une saga paradoxale. Son héros est un orphelin, alors que les sagas reposent traditionnellement  sur l'ascendance et la descendance de ses héros. Grimr ne semble pas destiné à une vie épique. Il est contraire promis à une vie médiocre, au ban de la société islandaise, rendue elle-même misérable par le joug danois. Et pourtant, cette saga en est bien une. Elle est âpre et violente, à l'image de l'Islande. Le récit m'a semblé un peu long à se mettre en place, mais le dernier acte est dantesque. Graphiquement, Jérémie Moreau rend un bel hommage aux paysages sublimes de l'Islande. Même si ce n'est un pas livre exceptionnel, il reste une belle surprise.




L'âge d'or de Cyril Pedrosa et Roxanne Moreil, premier volet d'un diptyque moyen-âgeux particulièrement réussi visuellement. Pedrosa réalise des planches exceptionnelles, qui évoquent l'âge d'or des longs métrages Disney (La Belle au bois dormant et Merlin l'enchanteur en tête) tout en s'inspirant des perspectives "déformées" des tapisseries d'époque. Le travail sur les couleurs est quand à lui magnifique. Et le récit n'est pas en reste. Sur une base classique, à savoir une princesse dépossédée de son trône par sa belle-mère au profit de son frère,  les auteurs composent un récit extrêmement moderne, rythmé et féministe. Une des plus pépites de l'année.







Sabrina de Nick Drnaso. il fut l'invité surprise de la sélection angoumoisine en 2017 avec Beverly. Certains critiquèrent un livre jugé moche et prétentieux. Ce nouveau livre ne les fera pas changer d'avis. Il s'agit cette fois d'un long récit qui s'intéresse à Sabrina, une jeune femme qui disparaît mystérieusement. Tout semble se dérouler en hors-champ. Rapidement, cette disparition alimente la machine à fantasme du petit monde complotiste, ce qui n'est pas sans conséquence pour les proches de Sabrina. Lente plongée en apnée dans un monde qui perd la boule, Sabrina confirme tout le bien que je pensais de l'auteur. A noter que ce livre fut repris dans la première liste du prestigieux Booker Price, une première pour une bande dessinée.




Buzzelli - Oeuvres I: enfin une anthologie digne de ce nom pour ce génie méconnu de la bande dessinée italienne. Virtuose du dessin, Buzzelli souffre de n'avoir jamais travaillé sur des héros récurrents, le privant de toute notoriété. Au contraire, il a multiplié les travaux alimentaires, parfois indigne de son talent. Et pourtant, en relisant ses récit, on découvre un conteur hors-pair, qui proposait des histoires étonnantes, mélange d'humour noir et de critique sociale. Un second volet de cette anthologie est parue début de cette année et fera immanquablement partie de mon bilan 2019.





Bolchoi Arena de Boulet et Aseyn: sans prétention, un récit de SF qui se déroule dans l'univers des jeu de simulation immersif. Mais le récit évite l'écueil de la quête épique, de l'élu et de la surenchère pyrotechnique. Il privilégie une certaine banalité. Les auteurs ont préféré mettre en scène des des jeunes femmes simples et crédibles en guise d'héroïnes. Quant à l'univers virtuel mis en place, il évite l'érotisation à l'extrême des avatars et ne se complaît pas dans le shoot-em-up décérébré. Il y a une vraie intrigue, des personnages complexes et un questionnement intéressant sur l'addiction, même si ce n'est pas le sujet premier du scénario.





Ailefroide, Altitude 3954 de Rochette, assisté de Bocquet: dans ce récit autobiographique, Rochette raconte sa jeunesse marquée par la passion de la montagne et de l'alpinisme. Il y a peu à en dire, si ce n'est que tout semble d'une grande justesse et que Rochette réussit à faire partager cette passion aux lecteurs, sans occulter sa rudesse et le danger inhérent à sa pratique. Le rendu est plutôt austère, mais cela donne à son livre une authenticité encore accrue.







Gideon Falls de Andrea Sorrentino et Jeff Lemire: premier volet d'un polar fantastique annon,cé en 3 tomes. Il est difficile de porter un jugement définitif pour le moment. Les influences sont claires, entre Twin Peaks, True Detective et Stephen King. Le traitement visuel est intéressant et Lemire sait comment susciter l'intérêt. De la série B, sans doute très oubliable, mais efficace.









A travers de Tom Haugomat: un concept original pour un livre muet qui explore la vie d'un homme, de sa naissance à sa mort. C'est dans la forme que ce livre se distingue, optant pour narration en 2 temps. A chaque page, l'une montre ce que le personnage principal voit,  la page en miroir montre le contrepoint. L'objet est beau, le principe intéressant et le résultat est un livre inattendu qui rappelle que la bande dessinée permet de jolis jeux graphiques.







Nick Cave, Mercy on me de Reinhart Kleist: petit plaisir coupable que cette fausse biographie du chanteur australien. L'auteur a mélangé vérité et fantasme, intégrant des chansons à sa narration pour mieux capturer l'essence de l'artiste. Nick Cave a lui même adoubé le résultat, qui propose une reconstruction poétique d'un avatar de Nick Cave. Et pourtant, ce Nick Cave fantasmé est très fidèle à l'homme et à l'artiste. Troublant, mais à réserver aux amateurs. les autres risquent d'être largués devant les références et les allusions.






My favorite thing is monsters, d'Emil Ferris: la surprise de l'année. Un livre hors-norme (premier volet d'un dyptique) qui a multiplié les récompenses. et pourtant, un livre clivant qui a provoqué pas mal de discussions dans le monde des lecteurs de bandes dessinées. Entre ceux qui ont été conquis par l'objet et ceux qui y ont vu un machin lourdingue qui attire les gogos en mal d'élitisme. je suis persuadé que ce livre est, à l'instar de Ici de Richard McGuire, le genre de bande dessinée qui parlera plus aux lecteurs occasionnels, voire aux non-lecteurs de  bande dessinée.
Ce livre est conçu comme le journal intime d'une petite fille fascinée par les monstres de pulps horrifiques. Elle y raconte sa vie, à travers le prisme de son innocence enfantine et de sa fascination des freaks. La mort mystérieuse de sa voisine lui fait découvrir une réalité qu'elle a du mal à comprendre. Au fil des 400 pages de ce livre, qui alterne illustration, bande dessinée et prose, nous découvrons en filigrane une réalité extrêmement dure. Si je devais trouver un point de référence, ce serait "La classe de neige" d'Emmanuel Carrère, dans sa manière de glisser l'effroi entre les lignes. Le livre de l'année, tout simplement.




Dévasté de Julia Gfrörer: "n'oublie pas que tu vas mourir" semble être le leitmotiv de ce livre. Dans une village isolé, la peste fait des ravages. Les morts se succèdent. Quant aux survivants, comment continuer à vivre dans cette ambiance morbide ? Ce livre s'est imposé à moi. Après l'avoir lu, il ne me quittait plus. C'est le signe d'une oeuvre qui marque, malgré un style ascétique, que ce soit narrativement ou graphiquement. L'autrice touche quelque chose d'universel et d'intemporel. Et sa conclusion est vertigineuse.