mercredi 22 juillet 2020

Knive O'Clock : La trilogie déjantée de Rob davis, presque publiée par Warum


Retour à ce blog pour parler d'une cause malheureusement perdue, en tout cas à l'heure ou j'écris ces lignes.


En 2016, les éditions Warum éditent L'Heure des Lames, de Rob Davis. Ce livre est annoncé comme le premier tome d'une trilogie, intitulée Knive O'Clock. Et l'éditeur français est plus qu'enthousiaste, malgré le côté franchement atypique de cet album. Cet enthousiasme et l'insistance d'un libraire, luis aussi sous le charme, m'ont convaincu de sauter le pas. je dois aussi reconnaître être sensible à l'esthétique qui mêle swinging sixties et ce décor urbain qui évoque un Londre-sous-les-bombes assez inquiétant
.
Ce livre représente un exemple assez rare d'oeuvre  dont on peut dire qu'elle "ne ressemble à aucune autre". Cette expression est presque autant galvaudée que "culte". Rares sont les oeuvres qui peuvent s'enorgueillir de posséder un univers véritablement unique. L'Heure des lames en fait indéniablement partie.

Rob Davis imagine un monde foncièrement original, qui semble à la fois complètement fou tout en restant terriblement cohérent. Nous sommes plongés dans un univers régi par des propres règles, selon une logique qui échappe au lecteur. Dans ce monde, les enfants construisent littéralement leurs parents, les objets du quotidien sont des divinités domestiques, il pleut des lames de couteaux et, surtout, le jour de votre mort est consigné au commissariat. Il est évidemment interdit de s'y soustraire.

Scarper Lee, un adolescent cynique et désabusé, n'a plus que 3 semaines à vivre. C'est alors que Vera Pike, une gamine rebelle et mystérieuse, fait irruption dans sa vie. Remettant systématiquement en cause tout ce qui ressemble à l'autorité, elle entraîne Scarper et son ami Castro dans une course effrénée.
Mais... qui est Vera Pike ?


L'histoire est difficile à résumer parce qu'elle intègre toute la folie de cet univers qu'il faut décrypter au fur et à mesure. Pourtant, la lecture n'est jamais fastidieuse parce qu'il se dégage une atmosphère entêtante, mêlant insouciance de la jeunesse, une fantaisie de tous les instants et un malaise diffus. Sans doute influencé par le look des personnages, qui rappelle vaguement les Mods, j'imagine une bande-son qui mélange les Kinks et le My generation des Who! (I hope I die before I get old... très ironique en considérant la situation de Scarper Lee), voire des Yardbirds.


Le deuxième volet, au titre toujours aussi mystérieux, La fille de l'ouvre-boite paraît l'année suivante. Il continue dans la même veine, levant par ailleurs le mystère sur les origines de Vera. Pour qui a aimé le premier tome, la suite reste très agréable, mais l'étrangeté de cette oeuvre a visiblement dérouté plus d'un, a tel point qu'après une longue hésitation, Warum a renoncé à publier le dernier volume, Le livre des fourchettes.
A la question de la date de parution du dernier tome, il repond:
Pour le moment, ça n'est pas prévu.
D'une part, parce que les ventes de la série sont tellement faibles que c'est un acte suicidaire que d'éditer le 3. alors que l'œuvre est géniale, l'accueil du public est malheureusement... très mitigé.
Pour le tome 2, nous avons réussi à toucher quelques ultimes fans dont je fais partie, mais ça ne dépasse pas les 500 personnes. (ce qui veut dire que, sur un tome 3, on en toucherait moitié moins). Or, ce genre de livre a un point d'équilibre élevé, plus proche de 1000 que de 250 acheteurs.
Du coup, pour le moment, j'essaie de trouver des solutions pour que la trilogie trouve sa fin, et, pour être honnête, je n'en ai pas encore le début d'une idée.

Vu mon niveau plus que suffisant en anglais, je me suis finalement rabattu sur l'édition originale. Pour être honnête, j'avais hésité à lire cette série en VO depuis le début, mais j'avais fait le choix de soutenir Warum, estimant que lorsqu'un éditeur prend des risques pour éditer un ouvrage difficile, il faut le soutenir. Il faut d'ailleurs souligner le travail de traduction, très ardu, tant Rob Davis utilise de néologismes issus de la rencontre parfois inattendue entre des concepts très étranges. Beaucoup de nuances devaient être difficiles à traduire, voire simplement à conserver.
J'ai donc lu ce Book of forks qui lève enfin le voile sur les rouages de ce monde. Il s'attache cette fois au personnage de Castro qui, depuis le premier tome, travaille sur le "Livre des fourchettes", sorte de bible et de manuel qui décortique le fonctionnement et les origines de Bear Park.
La difficulté centrale lorsqu'il s'agit de clore un récit qui repose en grande partie sur un mystère est de réussir à donner des réponses satisfaisantes pour que la résolution soit à la hauteur des attentes. Rob Davis ne pouvait se contenter de laisser le lecteur avec une construction absurde qui ne répond qu'au bon vouloir de son créateur. Ce dernier tome alterne donc les aventures de Scarper et Vera tentant de rejoindre Castro, ce dernier occupé à compléter son grand oeuvre, et des pages de ce livre, qui compose une sorte de cosmogonie délirante, trouvant une origine logique à la folie de Bear Park. Au fil de ces pages, le lecteur se rend compte que tout cet univers n'est qu'une extension du nôtre. Non pas au sens littéral, mais parce que Rob Davis part de notre société et imagine ce qu'il pourrait advenir en poussant jusqu'à l'absurde les dérives de notre société actuelle.


Le principal défaut de ce dernier tome tient sans doute au déséquilibre entre les pages extraites du livre des fourchettes, très denses, qui ralentissent la lecture et brise le rythme de l'ensemble. Elles sont pourtant essentielles pour comprendre ce qui se joue. Si elles avaient été rassemblées d'un bloc, la tentation aurait été grande de les ignorer.
Reste que cette trilogie marque par son originalité totale. Elle a de quoi surprendre et agacer celui qui cherche un récit cartésien. Il risque de lâcher prise devant l'impression de folie arbitraire qui se dégage des premières pages, alors que tout se met en place progressivement pour montrer que ce monde est beaucoup plus réfléchi et construit qu'il n'en a l'air. Typiquement, c'est le genre d'oeuvre qui doit "rencontrer son public". malgré la volonté de l'éditeur, cela n'a malheureusement pas été le cas.

 
  

mardi 26 mars 2019

Les Déplacés, préfacé et édité par Viet Than Nguyen - Parole aux oubliés

Ce n'est pas la première fois que Masse Critique est à la base d'une drôle de coïncidence.
Il avait suffit que je commence à visionner la troisième saison de Twin Peaks pour que Babelio ne me propose l'espace du rêve, l'autobiographie de David Lynch. Et cette fois, j'étais en pleine lecture du Sympathisant de Viet Thanh Nguyen lorsque l'opération Masse Critique me propose ce livre qu'il a supervisé. En fait, je l'avais coché avant même de remarquer le nom sur la couverture.
La thématique de la migration et des réfugiés me touche tout particulièrement, surtout depuis que je me suis engagé dans l'hébergement d'urgence de demandeurs d'asile.  La question des réfugiés n'est donc pas pour moi un sujet théorique. C'est une réalité à laquelle je suis confronté par l'entremise de O, A, T, G, Z, K et de nombreux autres que j'ai croisé au fil du temps.
Pour ce ivre, Viet Thanh Nguyen a compilé les textes de 19 auteurs, auquel il a ajouté un texte de son cru. Tous ont connu la migration, non pas choisie, mais subie. La fuite d'un pays en guerre, des persécutions, de la misère... A chacun sa raison. Certains sont partis adultes. Beaucoup étaient enfants.
Tous sont des réfugiés.
Dans son texte introductif, Viet Thanh Nguyen explique que même s'il a quitté le Vietnam lorsqu'il n'avait que 5 ans; même s'il est depuis un modèle d'intégration, un citoyen "modèle", un écrivain récompensé du prestigieux prix Pulitzer, il reste un réfugié. Il lui serait facile de se définir comme immigré. Pourtant, comment occulter le fait que sa famille fut contrainte de fuir leur pays et que de ce jour, ils ont été privé de leur statut d'homme. Ils sont devenus des réfugiés. Une masse anonyme, une mer de visages. Viet Thanh Nguyen pense que le rôle d'un écrivain est d'entendre les voix des oubliés et les faire résonner dans le monde. En ouvrant ces pages, il permet à 19 auteurs, dont l'identité littéraire et humaine a été marquée par l'exil, de faire résonner des voix oubliées.
Chaque texte explore donc une voix, une expérience. La première conclusion est qu'il est illusoire de tenter de délivrer un portrait robot du réfugié. Chaque destin est unique. Chacun porte ses fantômes, sa souffrance, ses espoirs, son bagage.
Certains véhiculent cette rage les oblige à atteindre l'excellence, de montrer qu'ils ont mérité leur place, quitte parfois à changer de nom en espérant mieux se réinventer dans cette nouvelle vie, comme Joseph Azam. A contrario, dans le très beau texte "l'ingratitude du réfugié", Dina Nayeri insiste sur cette équation impossible que le réfugié doit résoudre: l'injonction à réussir comme pour justifier le fait d'avoir été accueilli. Et pourtant il reste cette l'obligation de rester "en retrait", de ne pas donner l'impression de pouvoir faire aussi bien, voire mieux que nous. Être réfugié induirait de rester "sous contrôle", de ne pas s'émanciper à notre détriment. L'équilibre est compliqué: ni trop, ni trop peu. Ni veule, ni avide. Cette demande paradoxale aboutit à des constats surprenants, comme lorsque David Bezmozgiz estime que beaucoup de réfugiés de la génération de ses parents soutiennent désormais Trump ou la folie xénophobe qui agite l'Angleterre du Brexit.
Il est de fait peu question d'actualité dans ce livre. Son sujet est ailleurs. Sur la manière dont l'identité des réfugiés est profondément altérée, les condamnant à un entre-deux permanent. Ni vraiment d'ici, ni de là-bas. Certains considèrent que la condition de réfugié est une question de temporalité, d'autres de géographie, voire d'un soubresaut de l'espace temps. Lev Golinkin, qui raconte avoir passé des heures avec son père dans les musées viennois, où on ne lésinait pas sur le chauffage et où les réfugiés se fondre dans e décors, comme des fantômes, la définit comme la transition entre "quand est-ce qu'on manger" à "quand va-t-on nous nourrir". Non pas comme une marque d'assistanat, mais comme ce moment où on n'est tellement plus maître de son destin, que l'on perd jusqu'à sa qualité d'humain. On devient une chose qui (mal)traite.
Cette incapacité à définir de manière unanime ce que signifie "être réfugié" et comment cela affecte la personne démontre la violence qu'ils ont dû subir. Et pourtant, tous les textes sont le fait d'intellectuels, de personnes qui ont "réussi", que l'ont pourrait considérer comme "ayant dépassé leur statut de réfugié". Si cette souffrance transparaît encore chez eux, qu'en est-il des autres ? Les non-intégrés, les dés-intégrés ?
Ce livre interroge et bat en brèche certaines idées reçues, simplement parce qu'il a écouté les voix des oubliés. La voix des déplacés.

mercredi 13 mars 2019

Petit bilan 2018, ni exhaustif, ni définitif




Je me rends compte que ce blog se trouve dans une état de demi-friche. Moins de temps, moins d'envie après quelques années de mise à jour régulière. Malgré tout, une petit bilan, un peu tardif sans doute, des bandes dessinées qui m'ont marquées en 2018, me semble bienvenu. Il est inutile de chercher une hiérarchie quelconque dans la liste qui suit.
Il est également inutile d'y regretter l'absence de tel ou tel titre. Entre les questions de goût, les livres qui nous échappe pour une raison ou une autre et ceux qu'on découvre après coup, les raisons sont nombreuses pour justifier tel absence ou telle présence. Le but n'est donc pas de dresser un bilan exhaustif, mais bien de partager quelques lectures. Certaines sont évidentes, d'autres  un peu moins.

Je commence malgré tout par 2 titres plus anciens:

S'enfuir, récit d'un otage. Dans ce livre, Guy Delisle renoue avec le format des chroniques qui ont fait sa réputation. Sauf que cette fois, il conte l'histoire d'un autre: Christophe André. Ce collaborateur humanitaire fut enlevé et séquestré en Tchéchénie au cours de l'année 1997. Delisle met un soin particulier à restranscrire la peur de la perte du décompte du temps et l'isolement que combat la narrateur pour ne pas sombrer. La forme est volontairement austère: mise en page simple et sans fioritures, comme les lieux de détention successifs, gamme chromatique gris-bleu, comme privée de lumière naturelle. Une belle réussite.





La Saga de Grimr, Fauve d'or 2018 à Angoulême. La couverture me rebutait, mais mon attirance pour l'Islande m'a finalement convaincu. Jeremie Moreau compose une saga paradoxale. Son héros est un orphelin, alors que les sagas reposent traditionnellement  sur l'ascendance et la descendance de ses héros. Grimr ne semble pas destiné à une vie épique. Il est contraire promis à une vie médiocre, au ban de la société islandaise, rendue elle-même misérable par le joug danois. Et pourtant, cette saga en est bien une. Elle est âpre et violente, à l'image de l'Islande. Le récit m'a semblé un peu long à se mettre en place, mais le dernier acte est dantesque. Graphiquement, Jérémie Moreau rend un bel hommage aux paysages sublimes de l'Islande. Même si ce n'est un pas livre exceptionnel, il reste une belle surprise.




L'âge d'or de Cyril Pedrosa et Roxanne Moreil, premier volet d'un diptyque moyen-âgeux particulièrement réussi visuellement. Pedrosa réalise des planches exceptionnelles, qui évoquent l'âge d'or des longs métrages Disney (La Belle au bois dormant et Merlin l'enchanteur en tête) tout en s'inspirant des perspectives "déformées" des tapisseries d'époque. Le travail sur les couleurs est quand à lui magnifique. Et le récit n'est pas en reste. Sur une base classique, à savoir une princesse dépossédée de son trône par sa belle-mère au profit de son frère,  les auteurs composent un récit extrêmement moderne, rythmé et féministe. Une des plus pépites de l'année.







Sabrina de Nick Drnaso. il fut l'invité surprise de la sélection angoumoisine en 2017 avec Beverly. Certains critiquèrent un livre jugé moche et prétentieux. Ce nouveau livre ne les fera pas changer d'avis. Il s'agit cette fois d'un long récit qui s'intéresse à Sabrina, une jeune femme qui disparaît mystérieusement. Tout semble se dérouler en hors-champ. Rapidement, cette disparition alimente la machine à fantasme du petit monde complotiste, ce qui n'est pas sans conséquence pour les proches de Sabrina. Lente plongée en apnée dans un monde qui perd la boule, Sabrina confirme tout le bien que je pensais de l'auteur. A noter que ce livre fut repris dans la première liste du prestigieux Booker Price, une première pour une bande dessinée.




Buzzelli - Oeuvres I: enfin une anthologie digne de ce nom pour ce génie méconnu de la bande dessinée italienne. Virtuose du dessin, Buzzelli souffre de n'avoir jamais travaillé sur des héros récurrents, le privant de toute notoriété. Au contraire, il a multiplié les travaux alimentaires, parfois indigne de son talent. Et pourtant, en relisant ses récit, on découvre un conteur hors-pair, qui proposait des histoires étonnantes, mélange d'humour noir et de critique sociale. Un second volet de cette anthologie est parue début de cette année et fera immanquablement partie de mon bilan 2019.





Bolchoi Arena de Boulet et Aseyn: sans prétention, un récit de SF qui se déroule dans l'univers des jeu de simulation immersif. Mais le récit évite l'écueil de la quête épique, de l'élu et de la surenchère pyrotechnique. Il privilégie une certaine banalité. Les auteurs ont préféré mettre en scène des des jeunes femmes simples et crédibles en guise d'héroïnes. Quant à l'univers virtuel mis en place, il évite l'érotisation à l'extrême des avatars et ne se complaît pas dans le shoot-em-up décérébré. Il y a une vraie intrigue, des personnages complexes et un questionnement intéressant sur l'addiction, même si ce n'est pas le sujet premier du scénario.





Ailefroide, Altitude 3954 de Rochette, assisté de Bocquet: dans ce récit autobiographique, Rochette raconte sa jeunesse marquée par la passion de la montagne et de l'alpinisme. Il y a peu à en dire, si ce n'est que tout semble d'une grande justesse et que Rochette réussit à faire partager cette passion aux lecteurs, sans occulter sa rudesse et le danger inhérent à sa pratique. Le rendu est plutôt austère, mais cela donne à son livre une authenticité encore accrue.







Gideon Falls de Andrea Sorrentino et Jeff Lemire: premier volet d'un polar fantastique annon,cé en 3 tomes. Il est difficile de porter un jugement définitif pour le moment. Les influences sont claires, entre Twin Peaks, True Detective et Stephen King. Le traitement visuel est intéressant et Lemire sait comment susciter l'intérêt. De la série B, sans doute très oubliable, mais efficace.









A travers de Tom Haugomat: un concept original pour un livre muet qui explore la vie d'un homme, de sa naissance à sa mort. C'est dans la forme que ce livre se distingue, optant pour narration en 2 temps. A chaque page, l'une montre ce que le personnage principal voit,  la page en miroir montre le contrepoint. L'objet est beau, le principe intéressant et le résultat est un livre inattendu qui rappelle que la bande dessinée permet de jolis jeux graphiques.







Nick Cave, Mercy on me de Reinhart Kleist: petit plaisir coupable que cette fausse biographie du chanteur australien. L'auteur a mélangé vérité et fantasme, intégrant des chansons à sa narration pour mieux capturer l'essence de l'artiste. Nick Cave a lui même adoubé le résultat, qui propose une reconstruction poétique d'un avatar de Nick Cave. Et pourtant, ce Nick Cave fantasmé est très fidèle à l'homme et à l'artiste. Troublant, mais à réserver aux amateurs. les autres risquent d'être largués devant les références et les allusions.






My favorite thing is monsters, d'Emil Ferris: la surprise de l'année. Un livre hors-norme (premier volet d'un dyptique) qui a multiplié les récompenses. et pourtant, un livre clivant qui a provoqué pas mal de discussions dans le monde des lecteurs de bandes dessinées. Entre ceux qui ont été conquis par l'objet et ceux qui y ont vu un machin lourdingue qui attire les gogos en mal d'élitisme. je suis persuadé que ce livre est, à l'instar de Ici de Richard McGuire, le genre de bande dessinée qui parlera plus aux lecteurs occasionnels, voire aux non-lecteurs de  bande dessinée.
Ce livre est conçu comme le journal intime d'une petite fille fascinée par les monstres de pulps horrifiques. Elle y raconte sa vie, à travers le prisme de son innocence enfantine et de sa fascination des freaks. La mort mystérieuse de sa voisine lui fait découvrir une réalité qu'elle a du mal à comprendre. Au fil des 400 pages de ce livre, qui alterne illustration, bande dessinée et prose, nous découvrons en filigrane une réalité extrêmement dure. Si je devais trouver un point de référence, ce serait "La classe de neige" d'Emmanuel Carrère, dans sa manière de glisser l'effroi entre les lignes. Le livre de l'année, tout simplement.




Dévasté de Julia Gfrörer: "n'oublie pas que tu vas mourir" semble être le leitmotiv de ce livre. Dans une village isolé, la peste fait des ravages. Les morts se succèdent. Quant aux survivants, comment continuer à vivre dans cette ambiance morbide ? Ce livre s'est imposé à moi. Après l'avoir lu, il ne me quittait plus. C'est le signe d'une oeuvre qui marque, malgré un style ascétique, que ce soit narrativement ou graphiquement. L'autrice touche quelque chose d'universel et d'intemporel. Et sa conclusion est vertigineuse.

vendredi 27 juillet 2018

Dans la Cage, de Kevin Hardcastle (collection Terres d'Amérique, Albin Michel)





Il n'est pas rare que des liens se fassent inconsciemment lorsque je commence à lire un livre. En quelques pages, l'une ou l'autre référence personnelle s'impose. "Dans la cage" de Kevin Hardcastle m'a directement renvoyé à Essex County et Roughneck/Winter Road (cette triste manie de traduire un titre en anglais par un autre titre anglais, de préférence sans grand rapport avec l'histoire...) de Jeff Lemire. A l'instar de ces 2 romans graphiques, le premier roman de Kevin Hardcastle nous emmène dans une de ces petites villes du Canada, triste banlieue sans perspective. Comme ceux de Jeff Lemire, les personnages de Kevin Hardcastle subissent l'ostracisme lié à leurs racines indiennes.
La cage dont il est question dans le titre est celle de combats de freefight. Daniel était un combattant prometteur. Mais une mauvaise blessure au mauvais moment l'éloigna des rings un peu trop longtemps pour pouvoir espérer que sa carrière décolle. Amer et frustré, il a dû renoncer aux combats et, une dizaine d'années plus tard, le voilà ouvrier-soudeur à temps partiel, marié et père d'une petite fille qu'il adore. Sarah et lui travaillent dur, mais ce n'est pas suffisant pour vivre l'esprit tranquille.
Daniel arrondit ses fins de mois en servant d'homme de main à Clayton, un ami d'enfance devenu un caïd local. Ce n'est pas de gaieté de coeur, surtout que les méthodes de Clayon deviennent de plus en plus violentes. Le reste d'amitié que Daniel éprouve pour Clayton ne suffit bientôt plus à lui faire fermer les yeux. Il n'en peut plus et décide de claquer la porte. Mais comment échapper à cette vie ?
Parce que la cage du titre symbolise également celle qui retient Daniel, Sarah et Madelyn dans leur misère sociale. Coincés dans une petite ville où rien n'est possible, plombé par la mauvaise réputation que traîne Daniel de par ses origines, sa gueule démolie d'ancien boxeur, sa proximité avec Clayton, suffisante pour inspirer une forme de crainte primaire, mais pas assez pour lui permettre d'en tirer profit, limités par des moyens financiers les empêchant tout projet pour sortir de leur marasme...
Daniel ne peut se défaire de l'idée que lorsqu'il pratiquait le freefight, il tenait son destin en main dans la cage. Et qu'il était un bon combattant. Hors de l'arène, il n'est plus personne.
Kevin Hardcastle signe un premier roman prometteur. Série noire sociale portée par une écriture assez fine, essentiellement dans les quelques chapitres de flashbacks qui proposent un style intéressant, Dans la cage m'a pourtant laissé sur ma faim. Les personnages sont assez fouillés mais l'auteur a fait le choix d'une narration assez froide et austère qui impose une distance un peu trop grande entre le lecteur et les personnages.
Le déroulement de l'intrigue est aussi un peu trop prévisible, pour aboutir à une conclusion expédiée en quelques pages, déforçant paradoxalement ce qui aurait dû être le climax de cette histoire. Cette fin trop abrupte laisse un goût d'inachevé. Nous quittons les personnages  comme une porte qui claque. C'est d'autant plus surprenant qu'il n'avait jusqu'alors pas hésité à laisser se développer quelques beaux passages presque contemplatifs qui apportaient beaucoup de substance aux personnages. Je pense essentiellement à un chapitre qui suit une nuit de Sarah, qui est infirmière dans une maison de repos. Quelques très belles pages à l'atmosphère subtile qui ne s'accordent pas avec cette fin qui paraît déplacée dans la forme. Parce que dans la logique du récit, elle trouverait tout-à-fait sa place. Mais pas comme elle est exécutée. Trop vite, trop caricaturale. Un peu comme si Kevin Harcastle avait voulu traduire en roman le vertige de la fin de Taxi Driver, mais sans y arriver.
Un auteur à suivre, certainement, pour un premier roman qui souffre de défauts mineurs.

vendredi 13 juillet 2018

Ultime Alain bashung


Il y a bien longtemps, je considérais Alain Bashung comme un chanteur "marrant", ne connaissant guère que Vertige de l'amour et Gaby oh Gaby avec leurs textes foutraques aux phrases aussi improbables que Dieu avait mis un kilt, ya dû y avoir une fuite. Puis je découvris le clip génial d'Osez Joséphine, d'une simplicité imparable, porté par un riff d'anthologie et aux paroles qui m'apparaissaient obscures mais qui claquaient magnifiquement. Puis comment ne pas tomber amoureux de chansons aussi parfaites que La nuit je mens ou Madame rêve? Pourtant, Bashung restait pour moi un chanteur que je regardais de loin, sans prendre conscience de l'importance du bonhomme.



Puis vint L'Imprudence, que j'ai acheté en même temps que la compilation Climax, compilation impeccable sélectionnée par Alain Bashung lui-même.
Et ce fut la révélation.
Alain Bashung, le chanteur, est devenu Bashung.
Juste Bashung.
L'artiste.
L'un des rares que l'on peut qualifier de génie sans que l'expression soit galvaudée.
Et une tournée testament.
Cette silhouette frêle, Blues Brother spectral, qui semblait avoir du mal à trouver son souffle lorsqu'il s'adressait au public avant de se mettre à chanter avec une conviction surnaturelle. Je reste marqué par l'urgence qu'il insufflait dans Volontaire. Et par une présence scénique sans équivalent.
Tous dans la salle et sur scène savaient, sans trop se l'avouer, que ce rendez-vous était  le dernier.
Un amour intense et pudique partagé entre un artiste et son public, qui trouva sa dernière expression aux Victoires de la Musique en 2009. Quelques mots échangés sur scène avec Nagui. Un dernier adieu, toujours d'une pudeur absolue.
C'est sur la transcription de cette ultime apparition publique que se clôt ce livre d'entretiens.
Dix ans après sa disparition, l'étoile Bashung brille toujours aussi fort.
Astre noir. Icône rock.
Ce recueil compile une série d'entretiens qui jalonnent sa carrière. Depuis une première interview d'Alain Baschung en 1970 (qui n'avait pas encore fait sauter le C de son patronyme), jeune espoir de la chanson française qui le resterait encore 10 ans, jusqu'à cette dernière apparition aux Victoires de la Musique.
Entre ces 2 interviews, des entretiens qui s'échelonnent de la sortie de Novice jusqu'à Bleu Pétrole. Mais sans qu'il s'agisse de ménages promotionnels. Bashung s'y livre, grâce à l'intelligence de ses interlocuteurs. Il parle de la musique, de son parcours, de son enfance, de sa vision de la musique et de sa carrière... Avec Philippe Manoeuvre, il parcourt la playlist de Climax. Il discute avec un Christophe Miossec encore débutant, avant que ce dernier ne lui livre le sublime texte Faisons envie (à déguster dans la version live en duo avec Chloé Mons, d'un érotisme aussi intense et venimeux que Je t'aime, moi non plus).
Au fil des années, on découvre un artiste entier, qui doute.
Se réinvente.
Cherche sans cesse, qui à se planter.
Mais reste d'une sincérité et d'une cohérence intacte.
incarnant entre autres un chanteur cold wave, un rocker tendance Nashville ou un dandy magnifique.
Mais toujours Bashung.
Entier et intègre.
Un livre passionnant, qui donne l'impression d'entendre à nouveau son phrasé si particulier. Sans être une biographie, cette sélection d'entretien offre un portrait émouvant et édifiant sur l'un des plus grands artistes que la chanson française compte en ses rangs, aux côtés de Gainsbourg ou Jacques Brel. Et on en sort avec l'envie de se replonger une fois de plus dans sa discographie.



vendredi 11 mai 2018

Thomas Ott sur la Route 66



Je remercie l'Opération Masse Critique de Babelio pour m'avoir permis de découvrir ce carnet de voyage signé Thomas Ott.


Je dois malgré tout reconnaître m'être posé certaines questions quant à ce livre. En effet, l'idée d'un carnet de voyage reste pour moi lié à une capture sur le vif. J'imagine un dessinateur, le carnet de croquis sous le bras, avec ou sans couleur pour saisir un décor. Je pense au photographe, l'appareil en bandoulière, cache-objectif dévissé, prêt à dégainer pour capter un détail fugace. Tout cela semble tellement éloigné de la technique utilisée par Thomas Ott. En effet, il travaille exclusivement dans une technique proche de la carte a gratter. A l'aide de lames de rasoir, il gratte le papier préalablement enduit d'encre de chine. Cette technique, qui demande patience et minutie, permet d'obtenir un résultat très marqué, dans lequel la lumière surgit de la noirceur du support.


Comment réconcilier une technique aussi délicate et l'immédiateté d'un carnet de voyage ?
En trichant. Au cours des 3 semaines de voyage, Thomas Ott a multiplié les photos. Il a ensuite sélectionné une série de clichés qu'il reproduit comme autant d'illustrations. Il n'est donc guère question de mouvement. Nous sommes plutôt dans une étude contemplative qui invite le plus souvent à la contemplation.
Les images sont simples mais parfaitement composées.
Leur chronologie recrée un périple imaginaire le long de la mythique Route 66.
Une grosse semaine pour sillonner d'Est en Ouest les 3940 kilomètres de ce ruban d'asphalte reliant 2 océans.


Chicago, Illinois. Kilomètre 0.
jusqu'a Santa Monica, Californie. Kilomètre 3940.
Entre ces deux points, une plongée dans le mythe.
(Get Your Kicks on) Route 66, comme le dit la chanson.
Autrement plus cool que la Nationale 7.
La Route 66, c'est l'Amérique.
Cinémascope.
Technicolor.
Chromes étincelants.


Depuis 1926, le rêve américain à portée de roues.
La réalité est pourtant tout autre.
Depuis 1985, la route 66 a été retirée de la liste des  United States Highway System, remplacée par des Interstates, plus larges, plus belles, plus rapides.
La Route 66, c'est une vieille départementale qui traverse des bleds paumés.


C'est l'Amérique des villes perdues qui s'articulent mollement autour d'une Main Street, des motels qui se ressemblent tous, des trailers parks, des attrapes-nigauds pour touristes... parce qu'il n'y a plus guère que des crétins de touristes pour encore rêver de la Route 66. Ce n'est qu'un axe de seconde zone auquel s'accroche des vestiges poussiéreux: musée du fil de fer barbelé (surnommé Devil's Rope museum), le Plus Grand Gift Shop du Monde, artisanal local made in China.


Voilà ce qui croise Thomas Ott.
Guère de personnes.
Pas de rencontres, sinon des silhouettes mythiques mais poussiéreuses. Elvis dans un dinner. Jake (sans Elwood) Blues sur un parking. Un cowboy fatigué ou une fille "qui n'était pas là" sur une carte postale.


Par contre, de vastes panoramas à la lumière aveuglante.
Des enseignes qui vendent péniblement du rêve.
Et des kilomètres avalés, sans fin mais tous pareils.
Cette Route 66 est celle des rednecks, des laissés-pour-compte du rêve américain.
On sent l'ennui, la misère sociale et culturelle.
Entre les gratte-ciels majestueux de Chicago et le large piétonnier noir de monde de Santa Monica, il n'y a pas grand chose.
Une no man's land dans lequel il n'y a plus rien à conquérir.


De l'espace.
De la lumière.
Mais rien de tangible. Une légende qui n'a laissé que quelques carcasses de villes.
Voilà ce que Thomas Ott montre dans ce travel book.
D'un trait acéré.
Un road movie qu'on imagine rythmé d'une BO lente et austère.
Ry Cooder.
Nick Cave.
Quelques notes de la Straight Story d'Angelo Badalamenti.
Des notes traînantes et mélancoliques.

jeudi 5 avril 2018

Dévasté de Julia Gfrörer (Atrabile) - N'oublie pas qu'il te faudra vivre...






Des livres, j'en lis plus que ma part.
Beaucoup, que ce soient des romans ou des bandes dessinées.
Pourtant, rares sont ceux qui, une fois la dernière page achevée, continue de résonner.
En général, une fois le livre terminé, il trouve sa place, autant physiquement que métaphoriquement, sur les rayonnage de ma bibliothèque un peu bordélique, ou rien n'est vraiment classé. Aucune hiérarchie. Le prix Nobel côtoye le mauvais genre sans gêne aucune. J'ai lu, j'ai aimé (ou pas), j'en retire parfois une forme de plaisir plus ou moins fugace, une indignation, un malaise, une chaleur bienveillante, des frissons... mais qui reste "sous contrôle".
Mais parfois, un livre ne vous lâche pas vraiment.
Vous vous surprenez à garder des images en tête, à rester comme prisonnier des mots.
J'ai connu cette sensation avec le premier roman de Leila Slimani, dans la jardin de l'ogre. Je l'avais terminé sans pouvoir définir si je l'avais aimé ou pas. Quelques jours plus tard, je pensais encore au malaise qu'il avait provoqué en moi. De la même manière, l'atmosphère si particulière de Trait de Craie de Prado me revient encore de temps en temps. Je crains même de le relire de peur de gâcher le souvenir que j'en garde.
Dévasté fait désormais partie de cette catégorie.
Il s'en dégage une telle douleur qu'il continue de résonner en moi. Je ne comptais même pas y consacrer une note après en avoir terminé la lecture. J'avais plutôt apprécié cette lecture, mais je n'imaginais pas encore qu'elle me poursuivrait.
Au cours de la lecture de Dévasté, un mot s'en imposé à moi.
Thanateux.
Je peux rattacher ce mot de manière précise, à une nouvelle de Philip K Dick issue du recueil L'homme doré (de mémoire, de la nouvelle Chaînes d'air, réseau d'Ether). Ce mot était utilisé pour décrire une femme malade et affaiblie qui entraînait le héros dans une spirale morbide. Je ne me rappelle plus des détails. Ce mot m'avait marqué.
Pourtant, il n'existe pas dans la langue française. J'imagine un néologisme inventé par la traducteur (que j'imagine être Alain Dorémieux, auteur méconnu et traducteur historique de Dick, qui prit la liberté de trahir un de ses nouvelles) basé sur un mot tout aussi imaginaire en anglais (thanateous ?)
Cela le rend particulièrement approprié pour décrire ce récit.
Parce qu'il traite d'une impossibilité.
Un mot inexistant pour décrire ce qui ne peut exister.
Cela tombe sous le sens.
Dévasté raconte une impossibilité.
Celle de vivre dans un monde mort.
Si Julia Gfrörer ne donne aucun véritable indice sur la période ou l'endroit, on peut aisément déduire que nous nous situons lors d'une des grandes épidémies de la fin du moyen-âge dans l'Europe occidentale.
Peut-être en France lors de la Grande Peste Noire du XVIème siècle.
cela n'a de toute façon aucune importance.
Ce qui importe, c'est que la mort est présente.
Derrière chaque porte.
Sous chaque lit.
Aucune famille n'est épargnée.



Plus personne ne prend la peine de refermer la fosse commune. A quoi bon ? Il faudra la rouvrir demain, sinon le jour d'après.
Ceux qui restent enterrent ceux qui sont fauchés.
Puis ils pleurent...
leurs parents...
leurs conjoints...
leurs enfants...
Agnès pleure. Elle est la dernière de la famille.



Mais la mort ne semble pas vouloir d'elle.
Elle n'est pas malade.
Comme d'autres.
Vivre n'est ni un choix, ni une décision pour Agnès. C'est juste un fait.
Elle n'est pas morte. Elle doit vivre. Mais comment vivre dans un monde qui meurt ? Comment surmonter l'impossible que représente la vie confrontée à cette mort omniprésente ?
Julia Gfrörer dessine cette douleur, cette souffrance. Elle dessine ce dilemme moral. Son dessin est habité par une forme d'urgence fragile. Traits fins, hachures qui comblent un vide insupportable. Corps suspendus et l'impression permanente que tout est sur le point de s'effondrer. Elle observe des personnages en souffrance, qui se demandent si la vie est encore possible.
Julia Gfrörer ne se hasarde pas à donner une réponse. Dans le non-dit, elle laisse entrevoir le prix à payer par ses personnages. Rien n'est clairement dit, mais le doute est-il permis ?
C'est dans cette interrogation finale que ce livre, jusque là d'une noirceur presque anesthésiante, trouve toute sa force. C'est dans ce dernier voyage vers la fosse commune que l'auteure plante la graine de ce qui rend ce livre aussi entêtant pour moi. Que se passe-t-il vraiment ? Agnès se trompe-t-elle ? Renonce-t-elle par dépit ? Par choix ?
Au lecteur de choisir.
Ce choix, ou plutôt cette absence de choix, peut vous hanter.