Affichage des articles dont le libellé est bandes dessinées qui me font rêver. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est bandes dessinées qui me font rêver. Afficher tous les articles

vendredi 11 mai 2012

Jardin de Yûichi Yokoyama (Editions Matière)

Par une brèche dans un mur, plusieurs centaines de personnes pénètrent dans le "Jardin". Ils explorent ce vaste territoire interdit, constitué d’une succession de paysages artificiels animés de mouvements automatisés. Voilà pour le sujet de cet étrange ouvrage de Yûichi Yokoyama.
En pénétrant dans ce jardin, cette foule compacte quitte la scène et passe dans les coulisses. Ce jardin a-t-il jamais été public ? Le premier phylactère le suggère. Pourtant, il semble inachevé et cette foule n'y a jamais pénétré. L'aubaine est trop tentante. S'en suit une exploration menée au pas de course, la foule restant bizzarement groupée, ne s'arrêtant que rarement pour observer telle ou telle "attraction", mais s'en détournant vite.
Yûichi Yokoyama en dédicace
L'oeuvre de Yûichi Yokoyama est singulière, radicale et terriblement cohérente. Elle ne ressemble à aucune autre. L'intrigue est réduite à sa plus simple expression, montrant une progression narrative sans en dévoiler les motivations, et au graphisme d'un réalisme abstrait. Il semble préférer les artefacts à la réalité. Si ses personnages présentent tous les attributs d'êtres humains, en sont-ils réellement ? Ils évoquent d'étranges entités humanoïdes, au comportement et à l'allure vaguement humaine, mais trop limitée pour pouvoir se réclamer de cette qualité. Par exemple, un des membres de la foule prend clichés sur clichés, au point que son visage est quasi en permanence dissimulé derrière le flash de son appareil. De plus, ils n'affectent aucun trait psychologique particulier. Leur comportement évoque davantage un robot appliquant une procédure, sans libre arbitre. Nous pouvons juste relever une certaine curiosité devant les étrangetés du Jardin. Mais leur attention se porte sur des éléments parfois surprenant, ce qui rappelle que le monde que fait vivre de Yokoyama n'est pas le nôtre. Tout y évoque la réalité, mais d'une manière distordue, excessive, à la limite de l'hystérie.
cliquez pour une version plus grande

Le Jardin, à l'instar de la foule qui l'explore, représente plus l'idée d'un jardin qu'un jardin à proprement parler. On n'y retrouve guère de plantes, mais plutôt une collection d'artefacts, d'erzats, de trompe-l'oeil... deux carcasses de voiture collées l'une à l'autre comme des pots de fleur. Des cabines d'avion plantées verticalement, de fausses maisons en tous genres, des rivières de balles... Tout défie la logique, sans que cela n'étonne outre mesure la foule. Seule compte l'exploration, qui ne manque pas de danger. Et pourtant, aucune trace de peur, malgré les prouesses qu'elle doit réaliser pour avancer. Elle ne s'inquiète que de rares gardiens qui patrouillent dans les allées du jardin.

Jusqu'à présent, les livres de Yokoyama (citons Travaux Publics et Voyage)ne comportaient aucun dialogue. Ils n'étaient pas muets pour autant, des sons étant intégrés à son dessin, symbolisés par des idéogrammes se traduisant par des onomatopées. Etant intraduisibles par nature, l'adaptation française n'a pu, pour éviter de dénaturer le dessin, que les "sous-titrer" discrètement. Il s'agit de la moins mauvaise solution, même si cela se fait au détriment d'une partie de la force d'évocation de l'ensemble.
de la difficulté de traduire les idéogrammes
Pour la première fois, la parole fait son apparition dans cet ouvrage. Mais les dialogues gardent une froideur mécanique, plus de l'ordre de l'énoncé d'information que d'une forme de communication. Les interactions verbales demeurent rares et sont généralement purement factuelles. Elles ne s'accompagnent jamais d'une véritable interaction entre les personnages.
En lisant ce livre, il est difficile de ne pas regretter que Yokoyama soit limité par le carcan du support papier. A l'heure où la bande dessinée sur support numérique tente de se développer, le plus souvent ne permettant que de scroller ou zoomer dans du IR$ sur son iPhone, "Jardin" présente plusieurs de possibilités d'interactivité.
Par exemple, un support multimédia pourrait tirer parti de l'intégration intime des idéogrammes servant de bruitage dans le dessin. Des sons pourraient être activés au moyen du curseur de la souris. De même, la progression de le foule suit un mode purement aléatoire, autrement dit nous sommes soumis au bon vouloir de l'auteur, auquel l'interactivité pourrait substituer celle du lecteur. Enfin, 4 "développements" sont repris en fin de volume. A certain moment, des scènes sont continuées hors de la ligne narrative principale. Ces développements pourraient être accédés à la manière de "niveaux cachés". Autant d'éléments qui démontrent la singularité de cette oeuvre, surtout de la part d'un auteur qui prétend ne pas posséder d'ordinateur.

vendredi 4 mai 2012

Lettre aux Survivants, un roman dessiné de Gébé




Au début des années 70, Gébé se lance dans l’épopée utopique de l’An 1. On s’arrête, on fait un pas de côté et on réfléchit. On planche sur un film à faire ensemble. Il y a de l’optimisme, de la foi en l’avenir. Ce monde est bien mal en point, mais il ne tient qu’à nous de le remettre sur pied.
En 1981, l’ambiance est toute autre. C’est à peu près l’époque choisie par Alan Moore pour mettre en scène le monde morbide de Watchmen. La peur de La Guerre Nucléaire, la vraie Der des Der, parce qu'il ne restera plus personne, ressurgit. L’élection de Mitterand fait même craindre à certains l’arrivée des chars soviétique à Paris .

Koudelka, attendant les chars à Prague en 1968

Loin de l’utopie de l’An 1, Gébé signe alors cette troublante Lettre aux survivants.
Parue initialement chez Albin Michel sous l’appelation roman dessiné (sans doute en écho au terme "graphic novel" popularisé par Will Eisner), elle fut rééditée par l’Association en 2002. Ironie de l’histoire, si 1981 fut l’année du triomphe de Mitterand, 2002 fut celle de l‘humiliation de Lionel Jospin, éjecté du second tour de l’élection présidentielle par Jean-Marie Lepen.
Lettre aux survivants est précurseur dans la forme. Gébé compose des planches ou textes et dessins se mélangent hors de tout cadre prédéfini. Cette liberté formelle était encore très nouvelle à l’époque.

L’apocalypse a eu lieu. Les bombes ont rasé toute vie sur la surface de la Terre. Quelques survivants attendent calfeutrés dans leurs abris anti-atomiques. Mais qu’attendent-ils ? Le facteur, tout simplement.
Nagasaki, 1945

Affublé d‘une combinaison anti-radiations, il parcourt ce paysage désolé sur son vélo et apporte le courrier. Drôle de courrier, d’ailleurs, qu’il lit à cette famille modèle de petits bourgeois par l’intermédiaire d’un conduit d’aération. Les missives sont autant de fables absurdes qui désorientent ses auditeurs.
Gébé
Récit politique et poétique, cette lettre aux survivants questionne avec intelligence et humour certaines dérives de la société actuelle. En se plaçant délibérément dans le domaine de la fable et du symbole, Gébé évite l’écueil de la dénonciation des vices d’une période précise (les années 80 sous influence tatchérienne et reaganienne). Il prend de la hauteur et dénonce les vices d’une humanité toujours aussi malade 30 ans plus tard. Cette lettre fait froid dans le dos parce que, sous des airs fantaisistes, sa lucidité ne fait aucun doute. Le titre, d’ailleurs, ne fait mention que d’une seule lettre, alors que le facteur en délivre plusieurs. Simplement parce que ce livre est la seule lettre qui compte et qu’elle s’addresse aux survivants que nous sommes. Survivants anticipatifs d'une catastrophe qui est en train de se produire. Cette lettre en devient presque un testament que nous a laissé Gébé, plus de 20 ans avant sa mort en 2004.



mardi 24 avril 2012

Gens de France et d'ailleurs, de Jean Teulé

Jean Teulé, je le suis depuis des années. Sa carrière croise régulièrement mes envies et aspirations.
Nous sommes à la fin des années 80. Je le découvre lors de sa participation à l'émission de Bernard Rapp, l'Assiette Anglaise. C'est le seul chroniqueur dont je me rappelle (Christine Bravo y serait aussi passée... un déni de ma part ?). J'aimais son style un décalé (à vrai dire, je lui trouvais un petit air de Jacky du Club Dorothée), son humour très particulier et ses reportages qui ne ressemblaient à aucun autre. A vrai dire, je ne me rappelle que de deux sujets: un sujet très WTF dans lequel Anne Zamberlan , sur une voie de chemin de fer désaffectée, faisait des bulles de savon géantes, et un autre, sur une vieille dame morte seule dans son appartement et retrouvée momifiée des mois plus tard. Je me souviens d'un joli reportage, drôle et poétique, mais aussi interpelant dans sa manière subtile de mettre en évidence la solitude effrayante de cette femme... la Teulé's touch, en fait.
Ensuite, comme beaucoup de ma génération, ce sont les années Canal, l'esprit Canal, les Guignols, les délires d'Antoine De Caunes et José Garcia et NPA, quand ces initiales renvoyaient à Nulle Part Ailleurs et pas au Nouveau Parti Anticapitaliste de Philippe Poutou. Parmi les multiples chroniqueurs, un certain Jean Teulé qui propose deux séquences très amusantes: les questions gentilles/questions vaches, posées par des quidams aux invités, et les petits bonheurs/petits malheurs, petites capsules d'anecdotes diverses, dont une mettant en scène son pote Charlie Schlingo, reprise dans la belle biographie que Teulé lui a consacré avec Florence Cestac.
Ensuite, Teulé disparaît de mon radar pendant plusieurs années. L'amateur de bande dessinée ultra-classique que je suis à l'époque ignore tout de son activité au sein de l'écho des Savanes ou (A Suivre). J'ignore même qu'il reçoit le prix du meilleur album à Angoulême ex aequo avec Le Gall & Yann (avec le tome 3 de Théodore Poussin, Marie Vérité) en 1989 pour 'Gens de France'.

A l'époque, je lisais relativement peu de romans francophones contemporains. J'ignorai donc que Jean Teulé avait déjà signé quelques livres plutôt bien accueillis. J’ignorai qu’il avait reçu la visite d'une lointaine cousine qui tenait à lui raconter son histoire pour qu'il en fasse un livre. De cette rencontre, Jean Teulé sortit transformé. Il écrivit l'histoire de cette cousine dans le très beau et très dur "Darling". Et il prit conscience qu’il ne pouvait concevoir son avenir que dans la littérature, et dans l'exploration de ces destins fracassés et anonymes. Le succès inattendu du livre lui permit de renoncer au confort matériel de la télévision pour se consacrer entièrement à l'écriture.
Marina Fois, dans le rôle de Darling (film de Christine Carrière, avec Guillaume Canet)


Sans doute est-ce la curiosité de voir le nom de Jean Teulé en couverture de 'Ô Verlaine' qui me donna envie d'acheter, en 2006, ce roman sur les dernières années du poète. Ce fut une révélation, et le début de la découverte d'un auteur que j'apprécie beaucoup. Suivirent les lectures de 'Je François Villon', 'Le Montespan', 'Les lois de la gravité'... autant de romans qui m'ont séduits.

Et, en parallèle, lors d'une visite chez un bouquiniste, en fouillant dans le bac des vieux Casterman, mon regard tombe sur cette couverture d'une hideur rarement atteinte. Passé un mouvement de recul bien compréhensible, je remarque le nom sur la couverture... Jean Teulé. Je feuillette et me trouve face à ce surprenant mélange de textes et de photos retouchées (hachures, lavage, gommage, tramage, froissage, etc.) sur lesquelles il dessine et peint. Pour Teulé, le travail d'après photo ne vise pas à un réalisme à la Ponzio, mais permet une relecture de l'image, qui gagne en sens et en mouvement.


Et dès les premières pages, cette histoire familière du frappadingue qui construit une soucoupe dans son jardin, pour emmener sa vieille mère mourir sur Altaïr. J'ai déjà vu son histoire dans un reportage de Strip Tease. Dans une interview, Jean Teulé expliquait qu'il avait fait quelques échanges de barjos avec l'équipe de redaction de l’émission. Le dingue à la soucoupe est une découverte de Jean Teulé. La prostituée-artiste peintre croisée dans 'Gens d'Ailleurs' est une découverte de l'équipe de Manu Bonmariage. J'achète la chose, me paye les regards entendus et limite méprisants du vendeur, sans doute bien content d'avoir trouvé un gogo pour le débarasser de ce truc improbable qu'il a dû trouver bien caché au milieu d'un lot.

Et ce fut une révélation de plus. Jean Teulé sillonne la France et multiplie les rencontres. Il croise ce fameux Jean-Claude et sa soucoupe, mais également une illuminée qui s'est fait littéralement dérober une pièce de son appartement. Il relate la tragédie ordinaire d'une ado poussée au suicide pour le vol d'un soutien-gorge à 52 FF ou confesse son admiration un peu honteuse pour Baudoin, médiocre peintre de mairie du XIXe. Enfin, il rencontre Happy Mike lors du festival d'Angoulême, ce qui nous vaut quelques pages sur un bédéphile à l'ancienne. Ce portrait semble marquer la rupture entre Teulé et la bande dessinée, qui semble sincèrement se demander ce qu'il a de commun avec ce type. Mais, et c'est là ce qui rend l'univers de Teulé si étonnant, c'est ce ton qui est le sien depuis le début. Ce détachement, cet 'art de la distance' qui passe par un graphisme qui ne cède jamais à l'esthétisme facile et un propos complexe (qui fera dire à Wolinski que ses bandes dessinées sont trop comlexes), qui fait qu'on ne sait jamais vraiment ce que pense Teulé. Il expose, avec un curieux mélange d'ironie, de curiosité et meme parfois d'une certaine tendresse. S’il peut être cruel, il n’est jamais méchant. Teulé se pose en témoin, qui observe sans vraiment prendre partie, ou du moins sans se laisser influencer par l'émotion du moment. Ses quelques pages sur l'affaire Grégory paraissent tellement en décalage avec le traitement passionnel qui l'a accompagné pendant tant d'années. Il se permet une grande sévérité, qui peut même choquer. Car Teulé n'est pas politiquement correct. Il n’hésite pas de traiter Soeur Emmanuelle de vieille punaise, par exemple, alors qu'elle était citée en exemple à la manière d'une Mère Térésa.

Jean Teulé continuera ses reportages, compilés dans 'Gens d'ailleurs', qui bénéficiera d'un habillage toujours aussi abominable de la part de Casterman, qui ne devait pas savoir quoi faire de ce truc. Puis, Teulé tournera le dos à la bande dessinée, sans doute trop pris par ses activités à la télévision, puis par la littérature. Sans doute trop en marge, peut-être trop en avance ou trop particulier. Il fut l'un des pionniers du reportage en bande dessinée. Il aura pourtant laissé une vraie marque, surtout sur Frédéric Poincelet, qui maquette tous ces livres depuis quelques temps et, via sa maison d'édition Ego Comme X, a mis sur pied une intégrale des "Gens de France et d'Ailleurs", qui ajoutent 18 histoires à celles déjà reprises en albums. A noter que Casterman semble avoir fait preuve d'une certaine mauvaise volonté pour retrouver les films originaux, obligeant finalement Ego Comme X a reprendre tout le travail d'édition. Ils sont d'ailleurs 'remercié' en page de garde pour leur non-collaboration.

Depuis, si Jean Teulé est revenu ponctuellement à la bande dessinée en scénarisant la biographie de Schlingo, il faut noter que deux de ses romans ont été adaptés en bande dessinée: Le Montespan et Je, François Villon. On annonce également une adaptation du Magasin des suicides, mais qui doit sans doute beaucoup à l'adaptation animée que supervise Patrice Leconte. Mais je dois avouer ne m'être intéressé à aucun de ces livres. De même que je n'ai jamais vraiment cherché à approfondir le travail de Teulé en bande dessinée. Si un vent favorable apporte sur ma table de nuit Virus, Bloody Mary ou Filles de Nuit, j'y jeterai un regard curieux. Mais, étrangement, cela ne m'attire pas plus que cela.


vendredi 13 avril 2012

Oui, mais il ne bat que pour vous d'Isabelle Pralong

Certains livres ont ce petit gout de "revenez-y"...
Des livres étranges et entêtants qui ne vous quittent pas une fois la lecture achevée.
Des livres différents, qui vibrent d'une certaine musique, qui dégagent une belle émotion.
Des livres dont le dessin, à condition de se défaire d'a priori sur les canons graphiques franco-belge, traduit avec subtilité le mouvement des corps.
"Oui, mais il ne bat que pour vous" est de ceux-là.