mercredi 23 janvier 2013

La Légende des Sambre, par Yslaire




Alors qu'il dormait dans ma bibliothèque depuis 2003, je me suis enfin attaqué à la Légende des Sambre, gros livre d'entretiens avec Bernard Yslaire, réalisés par Jean-Luc Cambier et Éric Verhoest.
Pour remettre ce livre dans son contexte, il est paru en même temps que   Maudit soit le fruit de ses entrailles..., le premier tome du deuxième cycle de cette fresque tragique initiée par Yslaire et Balac/Yann au début des années 80. Le dernier tome du premier cycle de Sambre, Faut-il que nous mourions ensemble..., était paru 7 ans auparavant, annonçant cette suite. Mais sans nouvelle depuis, beaucoup doutaient de la reprise de la série, d'autant que le premier cycle offrait une fin en soi.
Depuis 1996, Yslaire s'était consacré à son autre grand projet, Mémoires du XXème Ciel/XXème Ciel.com. Dans cette série au concept avant-gardiste, il avait l'ambition d'explorer le siècle en train de s'achever à travers le regard d'un ange. Ce projet lui permettait d'expérimenter de différentes manières. Il  avait couplé la réalisation  de cette série à un site internet éphémère où les lecteurs pouvaient poster leurs impressions, idées et critiques (qui seront nombreuses et souvent injustes, se moquant de la "prétention" du projet). Il y utilisait également une nouvelle manière de travail, commençant par composer des cases qu'il montait ensuite, créant le scénario a posteriori. Un projet un peu fou, mal né chez Delcourt avant d'être repris, et sauvé, par les Humanoïdes Associés.

Pour mémoire, la série devait suivre la fin du siècle comme un compte-à-rebours et s'achever en 2000. En retard dès le départ, une introduction un peu bâtarde (et partiellement reniée par l'auteur lui-même) sera publiée en 97, avant le "vrai" premier tome qui paraît en 99, soit avec deux ans de retard sur le planning. Puis, la série est "échangée" contre le Monde d'Arkadi, de Caza. Autant de signes qui laissaient présager un échec cuisant pour Yslaire. Mais le passage chez Humanos remettra le XXème ciel sur les rails et au moment de la publication de la Légende des Sambre, Yslaire travaillait au troisième et dernier tome de ce projet (qui paraîtra en 2004 et sera finalement double). Je reparlerai sans doute de cette série. Si elle est mal aimée et sans doute en partie inaboutie, elle reste extrêmement intéressante.
Avant de boucler l'aventure du XXème ciel, Yslaire publie donc en 2003 Maudit soit le fruit de ses entrailles..., premier tome du second cycle de Sambre, accompagné d'un remaquettage complet de la série. Sambre renaît de ses cendres, et ce livre d'entretiens propose à la fois un bilan du travail accompli et expose les intentions d'Yslaire pour la suite de sa fresque. Il ne fait pourtant pas encore allusion à la Guerre des Sambre qui, depuis 2007, est consacrée aux générations qui ont précédés Julie  et Bernard, les amants du premier cycle.
Ce genre d'ouvrage m'intéresse rarement. Les questions sont souvent d'une confondante banalité et rares sont les auteurs ou les oeuvres capables d'intéresser au delà de l'interview promotionnelle basique. Mais Yslaire a suffisamment d'intelligence et de recul sur son travail pour passionner et Sambre est une oeuvre suffisamment riche pour susciter la réflexion, que ce soit sur Sambre en tant qu'oeuvre où sur la création en général. Au fil des pages, nous découvrons comment Hislaire et Yann ont voulu se libérer de l'étiquette d'auteurs humoristiques qu'ils devaient à leur travail dans Spirou pour créer Sambre. Un commentaire de Yann préfigure d'ailleurs les limites qu'il montrera plus tard en tant que scénariste humoristique: pratiquer le comique iconoclaste et provocateur devient vite une voie sans issue, parce que cela implique une surenchère constante. Cette libération passera d'ailleurs par l'utilisation de pseudonymes.
Nous découvrons également le fonctionnement de leur collaboration et ce que la série doit à l'un et à l'autre. Il faut reconnaître qu'Yslaire ne tente jamais de tirer le couverture à lui, malgré la fin orageuse de cette collaboration.

En nous faisant pénétrer les coulisses de la création de Sambre, Yslaire attire notre attention sur une foule de détails, dévoilent des moments-clés du processus créatif, comme la fameuse scène de la crypte du premier tome. D'abord fortement dialoguée, mais qui, à force de réécriture, devint quasi muette. Elle représente surtout une terrible période de doute pour Yslaire.
Au détour d'un jupon, nous y apprenons comment son approche de la documentation a évolué. Au départ, il la considérait comme un frein. Poussé par Laurent Vicomte, il commence pourtant à lui porter une attention toute particulière. Pour Yslaire, Sambre n'est pas un téléfilm, mais une super production. Certains détails paraissent infimes et restent sans doute invisibles aux lecteurs. Pourtant, ces derniers les ressentent d'une certaine manière. Ce soin extrême se voit sur la planche.


Yslaire nous apprend aussi comment la série lui a échappé, comment Julie en est devenue l'héroïne. Il explique également comment ce que nous voyons n'est que la partie émergée d'un énorme travail de fond, que des pans entiers du scénario entière furent supprimée, mais dont l'influence reste pourtant perceptible dans le scénario final. Par exemple, des planches entières de dialogues entre Valdieu et Rodolphe furent écrites. Elles détaillaient leurs visions politiques et leur relation. Si elle ne   figurent pas les albums, elles furent pourtant indispensables à l'auteur pour donner de l'épaisseur à ces personnages.
Yslaire décortique aussi de nombreuses planches, que ce soit au niveau de la mise en page ou d'éléments graphiques moins anodins qu'il n'y paraissent (le motif de l'oie, associé à Julie, utilisé plusieurs fois dans les deux premiers tomes). En mettant en avant ce travail de réflexion, il expose les rouages délicats d'une mécanique complexe et délicate. Il fait ainsi prendre conscience d'une foule de détails que le lecteur avait inconsciemment enregistré et intégré dans la grille de lecture de Sambre. Paradoxalement, en explicitant ainsi son travail, Yslaire ne le déforce pas, mais en renforce le côté mystérieux.
Malheureusement, tout ce gigantesque travail de fond ne semble pas s'appliquer sur la Guerre des Sambre (6 tomes parus depuis 2007, d'abord dessiné par Bastide & Mézil pour le premier cycle, puis par Boidin pour les second cycle et le troisième cycle, encore  à paraître). En explorant le destin des ancêtres des protagonistes de cette fresque, Yslaire approfondit les thématiques abordés dans sa fresque, mais le scénario n'a plus cette fluidité et cette richesse qui fait la caractéristique de Sambre. Si les deux cycles parus sont très plaisants, il ne peuvent rivaliser avec la série-mère, tant celle-ci relève du chef d'oeuvre. L'inévitable comparaison est cruelle.
Sambre s'impose clairement comme une des séries essentielles des ces dernières années.  le sixième tome, La mer vue du purgatoire est paru en 2011 et deux autres tomes devraient suivre pour clore ce deuxième (et sans doute dernier) cycle.
Notons qu'Yslaire caresse l'idée d'adapter Sambre au cinéma depuis de nombreuses années. Selon lui, la question n'est plus tant de savoir si, mais plutôt quand cette adaptation verra le jour. On ne peut que lui souhaiter la même réussite qu'en bande dessinée.

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