jeudi 5 avril 2018

Dévasté de Julia Gfrörer (Atrabile) - N'oublie pas qu'il te faudra vivre...






Des livres, j'en lis plus que ma part.
Beaucoup, que ce soient des romans ou des bandes dessinées.
Pourtant, rares sont ceux qui, une fois la dernière page achevée, continue de résonner.
En général, une fois le livre terminé, il trouve sa place, autant physiquement que métaphoriquement, sur les rayonnage de ma bibliothèque un peu bordélique, ou rien n'est vraiment classé. Aucune hiérarchie. Le prix Nobel côtoye le mauvais genre sans gêne aucune. J'ai lu, j'ai aimé (ou pas), j'en retire parfois une forme de plaisir plus ou moins fugace, une indignation, un malaise, une chaleur bienveillante, des frissons... mais qui reste "sous contrôle".
Mais parfois, un livre ne vous lâche pas vraiment.
Vous vous surprenez à garder des images en tête, à rester comme prisonnier des mots.
J'ai connu cette sensation avec le premier roman de Leila Slimani, dans la jardin de l'ogre. Je l'avais terminé sans pouvoir définir si je l'avais aimé ou pas. Quelques jours plus tard, je pensais encore au malaise qu'il avait provoqué en moi. De la même manière, l'atmosphère si particulière de Trait de Craie de Prado me revient encore de temps en temps. Je crains même de le relire de peur de gâcher le souvenir que j'en garde.
Dévasté fait désormais partie de cette catégorie.
Il s'en dégage une telle douleur qu'il continue de résonner en moi. Je ne comptais même pas y consacrer une note après en avoir terminé la lecture. J'avais plutôt apprécié cette lecture, mais je n'imaginais pas encore qu'elle me poursuivrait.
Au cours de la lecture de Dévasté, un mot s'en imposé à moi.
Thanateux.
Je peux rattacher ce mot de manière précise, à une nouvelle de Philip K Dick issue du recueil L'homme doré (de mémoire, de la nouvelle Chaînes d'air, réseau d'Ether). Ce mot était utilisé pour décrire une femme malade et affaiblie qui entraînait le héros dans une spirale morbide. Je ne me rappelle plus des détails. Ce mot m'avait marqué.
Pourtant, il n'existe pas dans la langue française. J'imagine un néologisme inventé par la traducteur (que j'imagine être Alain Dorémieux, auteur méconnu et traducteur historique de Dick, qui prit la liberté de trahir un de ses nouvelles) basé sur un mot tout aussi imaginaire en anglais (thanateous ?)
Cela le rend particulièrement approprié pour décrire ce récit.
Parce qu'il traite d'une impossibilité.
Un mot inexistant pour décrire ce qui ne peut exister.
Cela tombe sous le sens.
Dévasté raconte une impossibilité.
Celle de vivre dans un monde mort.
Si Julia Gfrörer ne donne aucun véritable indice sur la période ou l'endroit, on peut aisément déduire que nous nous situons lors d'une des grandes épidémies de la fin du moyen-âge dans l'Europe occidentale.
Peut-être en France lors de la Grande Peste Noire du XVIème siècle.
cela n'a de toute façon aucune importance.
Ce qui importe, c'est que la mort est présente.
Derrière chaque porte.
Sous chaque lit.
Aucune famille n'est épargnée.


Plus personne ne prend la peine de refermer la fosse commune. A quoi bon ? Il faudra la rouvrir demain, sinon le jour d'après.
Ceux qui restent enterrent ceux qui sont fauchés.
Puis ils pleurent...
leurs parents...
leurs conjoints...
leurs enfants...
Agnès pleure. Elle est la dernière de la famille.


Mais la mort ne semble pas vouloir d'elle.
Elle n'est pas malade.
Comme d'autres.
Vivre n'est ni un choix, ni une décision pour Agnès. C'est juste un fait.
Elle n'est pas morte. Elle doit vivre. Mais comment vivre dans un monde qui meurt ? Comment surmonter l'impossible que représente la vie confrontée à cette mort omniprésente ?
Julia Gfrörer dessine cette douleur, cette souffrance. Elle dessine ce dilemme moral. Son dessin est habité par une forme d'urgence fragile. Traits fins, hachures qui comblent un vide insupportable. Corps suspendus et l'impression permanente que tout est sur le point de s'effondrer. Elle observe des personnages en souffrance, qui se demandent si la vie est encore possible.
Julia Gfrörer ne se hasarde pas à donner une réponse. Dans le non-dit, elle laisse entrevoir le prix à payer par ses personnages. Rien n'est clairement dit, mais le doute est-il permis ?
C'est dans cette interrogation finale que ce livre, jusque là d'une noirceur presque anesthésiante, trouve toute sa force. C'est dans ce dernier voyage vers la fosse commune que l'auteure plante la graine de ce qui rend ce livre aussi entêtant pour moi. Que se passe-t-il vraiment ? Agnès se trompe-t-elle ? Renonce-t-elle par dépit ? Par choix ?
Au lecteur de choisir.
Ce choix, ou plutôt cette absence de choix, peut vous hanter.

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