lundi 12 mai 2014

Jeux pour Mourir


Jeux pour Mourir, d'après Géo-Charles Véran, est un livre à la mauvaise réputation que son auteur, Jacques Tardi, n'assume pas vraiment.
En cause ?
Certainement pas sa qualité.
Tardi signe un livre très réussi. L'intrigue assez classique, même dans ses chausse-trappes et ses rebondissements, lui permet de laisser libre court à son talent pour recréer l'atmosphère poisseuse d'une petite ville de banlieue des années d'après-guerre, avec son cortège de personnages truculents.
Jeux pour Mourir, c'est un polar "populaire" un peu dans la veine de ses adaptations de Léo Malet ou du Secret de l'étrangleur, son adaptation ludique du roman de  Pierre Siniac.
L'action se situe quelques années après la fin de la seconde guerre mondiale. Trop loin pour encore susciter la peur, trop récente pour être reléguée définitivement dans le passé.
La France tarde à se relever, surtout dans les petites villes de province.
Rien à faire, rien à espérer...
Et pour les gamins qui y vivent, c'est pire.

Ils sont quatre: Cat, la Fouine, Mérou et l'Hérisson.



Des enfants qui n'en sont plus vraiment et qui traînent un peu trop près d'adultes pas trop nets.
Ils s'emmerdent et font des conneries. A la limite de la délinquance.
Puis, ils basculent carrément dans le crime lorsqu'ils zigouillent une vieille pour lui faucher son coffre à bijoux.
Un fait divers d'une banalité affligeante, à tel point que le commissaire préfère se tirer pour le  weekend avec sa maîtresse et laisser son sous-fifre, flic brutal, alcoolique et peu capable, se charger de l'enquête. Certains ont peur, comme la baronne, fausse médium, qui s'imagine déjà prochaine victime. D'autres s'inquiètent que cette histoire puisse déranger leurs petites affaires.
Tout avait  commencé comme un jeu malsain pour 4 gamins. Mais la tragédie est en marche. Il lui faudra 4 jours pour arriver à son terme.
Quatre jours: un pour jouer, un pour se faire peur, un pour tuer, un pour mourir.

Du Tardi classique.
Du très bon Tardi.
Et pourtant, un livre qui reste méconnu, rarement cité. Et quand il l'est, la polémique qui revient, comme dans une tribune au vitriol de Chantal Montellier...
Pourquoi?


Ce livre est l'adaptation du seul roman de Géo-Charles Véran, qui obtint le prix de littérature policière en 1950. De Géo-Charles Véran, on sait peu de choses. Qu'il fut un obscur journaliste, qu'il a signé ce livre et qu'il a consacré sa retraite à la protection de l'enfance. C'est un peu près tout. Rien de bien méchant.

C'est dans la monographie qu'ont consacré les Editions Niffle à Tardi que se trouve la réponse. Dans ce long entretien avec Numa Sadoul, Tardi explique comment, alors que le livre était prêt à sortir, il va apprendre le passé de Géo-Charles Véran, considéré comme collaborateur durant l'Occupation. Ce sera un choc pour lui, qui se réclame plutôt de "l'anarchisme de gauche".
A vrai dire, je n'ai rien trouvé sur internet qui étaye le passé collabo de l'auteur. Tout au plus mentionne-t-on qu'il a longtemps travaillé au Petit Parisien, qui fut transformé par les nazis en journal de propagande pendant l'occupation. Y-a-il travaillé à cette période? C'est possible. 
On pourra également trouver surprenant que Tardi ait eu des scrupules concernant Géo-Charles Véran mais n'aura pas d'états d'âme à célébrer Céline ou à adapter à plusieurs reprises Léo Malet, au racisme pourtant plus que revendiqué.



Mais dans les faits, si ce Jeux pour mourir reste au catalogue de Casterman, il reste un livre méconnu de son auteur. Et c'est dommage parce qu'il est très bien.

2 commentaires:

  1. Cette bande dessinée est un chef-d'oeuvre. Digne de Clouzot ou Renoir.

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  2. La couleur directe est d'une prouesse et d'une beauté admirable. Un polar poisseux et glaçant sous le soleil.

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