mercredi 2 avril 2014

Buzzelli, Génie Oublié du 9ème Art




Guido Buzzelli fait partie de ses auteurs injustement oubliés dans la bande dessinée européenne. Comme ses compatriotes Segio Toppi et Dino Battaglia, il a souffert d'être attaché à une bande dessinée "de magazine", ne bénéficiant pas du support d'une série originale pour fidéliser un public. Il multiplia également les travaux alimentaires, avec plus ou moins de bonheur, que ce soit dans des titres comme Tex ou des collections comme  Un homme - Une aventure ou L'histoire de France en bande dessinée. Mais ces oeuvres alimentaires ne permettent pas de se rendre compte de l'incroyable talent de Buzzelli. 

Zil Zelub
Ce pionnier du roman graphique a pourtant réalisé quelques livres essentiels que sont La Révolte des Ratés, Zil Zelub et L'Agnone: 3 livres tragiquement drôles, d'une noirceur  totale dans lesquels l'auteur semble se mettre au centre du jeu, pour mieux y exposer sa désillusion. Car, dans chacun de ces livres, le personnage principal (à défaut de héros) ressemble étrangement à son auteur. Même silhouette chétive, même visage osseux dévoré d'une barbe noire. En plus de ce physique ingrat, ces 3 personnages partagent un même destin: celui de se retrouver jouet du pouvoir. Chez Buzzelli, le Pouvoir apparaît désincarné. il s'incarne dans des personnages souvent insignifiants en eux-mêmes. Nul ne peut personnifier le Pouvoir. Il préfère se manifester à travers des instruments peu scrupuleux. L'individu n'est qu'un jouet dans ses griffes. Il est brinquebalé, malmené, leurré, dévoré, recraché et abandonné selon son bon vouloir. 
Buzzelli réserve toujours un sort sinistre à son alter-ego de papier, même si les tribulations qui le mène à sa perte varient selon l'histoire. Dans La Révolte des Ratés, ce personnage en voit de belles, sans que son intégrité ne soit mise en cause. Dans Zil Zelub, il est victime d'une étrange malédiction qui rend son corps fou, ses membres se détachant de son tronc et se rattachant de manière anarchique, le transformant en phénomène de foire.
Katapeckio le vicelard, Teckiopaka l'intellectuel et l'Agnone
Dans L'Agnone, il se dédouble. Il est Teckiopaka, dramaturge idéaliste qui désire mettre en scène la corruption du monde. Il est aussi Katapeckio, ordure infâme sans scrupules, ni morale qui règne sur une véritable cours des miracles. Teckiopaka veut monter une pièce dénonçant la violence de la société. Pour mieux souligner son message, il désire la faire jouer  par des amateurs. le hasard lui fait croiser la route de Katapeckio, qui le fascine au point de vouloir en faire le personnage principal de sa pièce: le Roi.
Ce dernier se fait fort de fournir le reste de la distribution, puisant dans sa cours de putes, de mendiants, de voleurs, d'assassins... Et les différents artistiques se multiplient, surtout entre un Teckiopaka avide de pureté, de justice et d'art et Katapeckio qui, dans un monde qui se divise entre victimes et bourreaux, se préfère de loin en bourreau. Très vite, les répétitions virent au cauchemar pour le pauvre Teckiopaka.
L'Agnone qui donne son titre à cette histoire est une créature chimérique, mi agneau, mi chien. Son comportement peut virer instantanément du doux comme celui d'un agneau, à l'agressivité d'un chien enragé. Douceur et violence, ou le bien et le mal qui coexiste dans une même créature, sans rien de tangible pour les séparer. Teckiopaka et Katapeckio peuvent être vus comme 2 faces de Buzzelli: l'idéaliste et le cynique. L'un rêve de changer le monde. L'autre ne pense qu'à y faire son lit sans états d'âme. S'il en possède une, et rien n'est moins sûr. Toujours le bien et le mal dans une même enveloppe charnelle. Le bien le mal présent en chacun d'entre nous, nous pouvons donc passer de victime à bourreau en un claquement de doigt, selon les circonstances. Et l'inverse se vérifie également. Tout dépend du pouvoir qui distribue les casquettes.
Buzzelli est pessimiste. Il ne croît pas en la bonté du genre humain. Il ne croit plus que l'art peut faire obstacle à la barbarie. Dans les années 70, la culture hippie et les utopies sociétales qu'elle charriait sont oubliées. Buzzelli n'est que le reflet de cet état d'esprit. Mais devant un tel constat, à quoi bon continuer?
Pour adresser un bras d'honneur désespéré, un ultime acte de résistance.
La satire comme dernier recours.
Les livres de Buzzelli sont donc parcourus d'un humour ravageur et violent.


Emboîtant le pas à l'Agnone, Teckiopaka ne s'imagine pas encore
qu'il entame une véritable descente aux enfers
Il n'est pas étonnant que ce soit Wolinski qui lui ouvrit les pages de Charlie Mensuel dans les années 70. Mais rares sont les albums publiés en langue française... quelques titres à peine, depuis longtemps épuisés,  publiés entre la fin des années 70 et le début des années 80. L'éditeur PMJ tentèrent de le remettre au goût du jour en rééditant cet Agnone en 2000. Mais pas défendu par les libraires, alors qu'on ne parlait pas encore de surproduction (pour mémoire, moins de 1000 publications annuelles en 2000 contre 5000 de nos jours) et sans soutien de la presse (quelques lignes dans BoDoi et dans Libération), l'album ne s'est écoulé qu'à 400 exemplaires, le reste du tirage étant finalement passé au pilon, sauf quelques exemplaires destinés à la vente par correspondance avant que l'éditeur ne cesse toute activité. Depuis, personne en francophonie ne s'est risqué à exhumer l'oeuvre pourtant fondamentale de Guido Buzzelli.

A gauche, Guido Buzzelli

mardi 18 mars 2014

Les Enfants Pâles, de Loo Hui Phang et Philippe Dupuy



Dans un monde dévasté par la crise, il n'est plus question que de survivre. Usines fermées, Chômage généralisé, expulsions en série, files interminables aux soupes populaires... jusqu'à ce que le manque de nourriture atteigne de telles proportions que la famine ne connaît plus de limite. Le désespoir est tel que de nombreux parents en viennent à juger préférable de tuer leurs enfants plutôt que de les laisser mourir à petit feu.
Les auteurs n'expliqueront jamais ce qui a précipité la société dans un tel abîme. Ils exposent une situation à ce point mortifère que la fuite d'une vingtaine d'enfants semble la seule  échappatoire possible.


Une vingtaine d'enfants perdus.
Jonas, le plus âgé, n'a pas 16 ans. Galvanisé par la haine des adultes, il entraîne les autres dans son sillage. Pour les motiver, il a son violon avec lequel il joue  sans relâche l'hymne de la révolution.
Sa Révolution.
Une révolution aux contours flous. Il voue une haine totale aux adultes et tourne le dos à la société qui est devenue folle. Mais qu'offre-t-il à la place? Son but est d'atteindre la Forêt.
La Forêt, l'antithèse de la ville où ils ont tant souffert.
La Forêt où tout sera mieux.
Mais pour y arriver, il faut traverser la Plaine.
La plaine vide et désolée. Les enfants ne croisent pas une âme. Ils n'ont rien à manger. Ils suivent Jonas. Ils le suivent sans partager son rêve. Mais faute de mieux, ils le suivent.
Jonas, pour conserver la main-mise sur le groupe, alterne la carotte et la bâton. Il tente de souder le groupe autour de Sa Révolution en multipliant les symboles: un hymne qu'il joue sans relâche sur son violon, une épopée écrite, puis déclamée au jour le jour, un culte à ceux qui tombent sur la route.
Mais il fait aussi régner la terreur. Toute velléité d'opposition est sévèrement réprimée.



Et la marche continue...
Des enfants tombent...
Se relèvent...
Retombent...
Ne se relèvent plus.
la Forêt offrira-t-elle l'asile tant attendu?




Objet assez radical que "ces enfants pâles", qui s'annonce sur la couverture comme "roman graphique".
En effet, les auteurs parient sur une alternance de textes, d'illustrations et planches plus classiques. Les enchaînements sont fluides et la lecture agréable. Mais il y a la noirceur absolue du propos.
Dès les premières pages, le lecteur assiste, médusé, au meurtre délibéré de plusieurs enfants. Le ton est donné. Si ces premières pages vous sont insupportables, inutile de continuer, ce livre n'est pas pour vous.
Loo Hui Phang et Philippe Dupuy, qui avaient déjà signés un très instructif Une Election Américaine, changent radicalement de registre avec ce conte intensément noir. Ils intègrent, en les inversant, de nombreuses allusions au monde des contes: le Petit Poucet (ce sont les enfants qui fuient leurs parents), le joueur de flûte de Hamelin (Jonas et son violon emmène les enfants mais il désire les sauver) , les contes des 1001 nuits... mais je trouve aussi des réminiscences de La Route de Cormac McCarthy ou à Sa Majesté des Mouches de William Golding. Cette marche révolutionnaire peut aussi évoquer une antithèse de la Longue Marche de Mao ou de la Marche sur Rome de Mussolini. Il ne s'agit pas de venir prendre le contrôle de la société mais bien d'y échapper.
Passé 3 premiers quarts éprouvants, le récit prend un ton plus onirique pour aboutir à une conclusion assez désarçonnante et, je dois le reconnaître, pas tout-à-fait satisfaisante à mon goût. Mais il y a dans ce livre une telle force que la (relative) déception de la fin ne remet en rien en cause le véritable "plaisir" que j'ai eu à me plonger dans cette fable tragique.


D'autant que ce projet difficilement vendable (près de 400 pages) suivait un livre déjà chez Futuropolis  (cette Election Américaine, que j'avais beaucoup aimé) qui aurait déjà été un échec commercial cuisant. Je dois reconnaître que j'avais manqué ces Enfants Pâles à leur sortie et que c'est à l'occasion de la sortie de L'art du chevalement, nouvelle collaboration de Loo Hui Phang et Philippe Dupuy, toujours chez Futuropolis, que j'ai découvert l'existence de ce livre. Je présume qu'il n'a fait que passer sur les étals des libraires avant de laisser leur place à la fournée de nouveautés de la semaine suivante. Et les quelques échos glanés sur internet étaient plus que négatifs, reprochant essentiellement à ce livre sa violence et sa noirceur. Il mérite pourtant une deuxième chance.

lundi 10 mars 2014

Moebius en animation

En 1991, les studios Paramount ont annoncé un film qui se voulait révolutionnaire: Moebius et Ridley Scott s'associaient pour réaliser ce qui aurait été le premier film entièrement en image de synthèse. Prévu initialement pour une sortie en 1994, le film ne fut jamais achevé.
Il ne reste qu'une séquence de 5 minutes présentée en 1992 à Annecy, sensée faire la promotion du projet. Pour l'époque, l'animation était assez impressionante.


Dans un autre genre, le studio d'animation montréalais Pascal Blais a réalisé une bande annonce fictive d'une version animée de l'Incal.


vendredi 28 février 2014

Fritz Haber de David Vandermeulen: une plongée dans les racines de la folie du XXème siècle


David Vandermeulen réalise également en solo l'excellente série Fritz Haber, personnage-clé de la science et de l'histoire contemporaine. Prix Nobel de chimie en 1918 pour ses travaux sur la fixation de l'ammoniac, indispensable pour la fabrication d'engrais chimiques et d'explosifs, il est aussi considéré comme le père de la guerre chimique. Si le sujet semble austère, Vandermeulen réussit une série dense et fascinante qui expose les racines de la folie du XXème siècle. Souffrant des discriminations liées à ses origines juives, Fritz Haber passera sa vie a tenter d'être reconnu comme un patriote allemand, quitte à sombrer dans l'ultra-nationalisme le plus sombre. 
Vandermeulen y met en scène une société où le racisme et l'antisémitisme s'expriment librement  (voir le génocide des Hereros) alors que le sionisme se développe et se structure. Il y montre comment les mondes de l'industrie et de la recherche, animés d'un sentiment ultra-nationaliste exacerbé mêlé d'un appât du gain, mettent à disposition toutes leurs ressources pour soutenir l'effort de guerre de toutes les manières possibles.
Pour compléter la lecture, les éditions Delcourt proposent un site qui éclaire les aspect historiques et scientifiques de la série alors que David Vandermeulen anime un blog qui s'intéresse plus au travail créatif sur la série.



mardi 25 février 2014

La Passion des Anabaptistes d'Ambre et Vandermeulen





Comment donner envie de lire cette Passion des Anabaptistes d'Ambre et David Vandermeulen ?
Comment rendre séduisant un objet aussi radical dans la forme et le fond ?
Radical dans la forme parce qu‘en revisitant l'histoire des révoltes paysannes qui ont secoués l'Alsace entre 1493 et 1536, les auteurs ont voulu créer un objet qui rappelle les livres d'époque. Imprimée dans un format que l’on imagine plutôt pour les tirages de luxe, les planches d'Ambre s'inspirent directement du travail des graveurs allemands de l'époque, comme Dürer.


 


Les auteurs refusent ainsi l'utilisation du phylactère, alors qu'un soin particulier a été apporté aux polices de caractères et à l'usage de lettrines, pour coller à l’esthétique supposée d’un livre du XVIe. Les textes et la psychologie des personnages même ont été conçus en essayant de respecter au maximum à la réalité de l'époque.
Le rapport de l'image et du texte s'en trouve chamboulé, certaines séquences muettes, comme la conversion de Luther, ne devenant intelligibles que par la lecture de longs textes de Vandermeulen quelques pages plus loin.
Ce livre relève d'une vraie réflexion sur la bande dessinée. Elle refuse le formalisme qui la caractérise trop souvent pour oser explorer des champs souvent négligés. Pour les auteurs, la forme fait partie intégrante du projet. Il faut donc que cette forme soit en adéquation avec le sujet.
Si les auteurs ont choisi de créer un objet aussi radical dans la forme, il faut que le fond respecte le même niveau d’exigence. Ambre et Vandermeulen ne choisissent effectivement pas la facilité, se frottant à une période historique méconnue et pourtant édifiante. Les lectures de l’introduction et de la postface sont d’ailleurs indispensables pour saisir les enjeux ce cette histoire.
Les révoltes paysannes qui secouèrent la région de Munster au début du XVIe siècle se révèlent être bien plus qu'un micro-événement historique. Les revendications des Anabaptistes, mouvement sectaire protestant et nationaliste, expriment, outre l'aspect religieux et philosophique inspiré de la Réforme Protestante, une pensée qu'on peut qualifier de proto-communiste. En effet, ils réclamaient rien moins que la fin du servage, la fin de l'oppression justifiée par une justice divine et une réduction des taxes. Leur idéologie mélange modernité sociale et traditionalisme religieux (qu'on pourrait qualifier de réactionnaire de nos jours). Elle fut associée à l'esprit de la Réforme Protestante, avec laquelle elle possédait en effet quelques points communs, dont l'opposition féroce à la Papauté et ses excès, mais son radicalisme et son inflexibilité va l'isoler jusqu'à l‘anéantissement. Elle fut, en outre, rapidement trahie par Martin Luther, qui finit par condamner violemment toute forme de révolte envers son seigneur, ce qu'il assimilait à une révolte contre Dieu.
Les Anabaptistes prônaient la révolte armée contre les puissants, Luther a préféré pactiser avec eux. L'ombre de Luther, inspirateur et fossoyeur de cette étrange insurrection, plane donc sur l'histoire des Anabaptistes. Ce n'est pas étonnant qu'Ambre et Vandermeulen aient choisi de suivre en parallèle le destin de Martin Luther et celui de Joß Fritz, qui fut l'un des meneurs de ces révoltes paysannes.
Comment donner envie de lire un livre qui cherche si peu à séduire, entre une thématique ardue et une esthétique austère ?



Parce que j'ai aimé ce livre malgré, ou plutôt grâce à son radicalisme. Parce qu'il ose se démarquer et qu'il est réussi. Je suis admiratif de voir qu'une telle entreprise est encore possible, surtout sachant qu'il s'agit du premier volet d'une trilogie (la suite se fait attendre, mais les auteurs promettaient des nouvelles sur le tumbler consacré à la série). J'aime constater qu'il existe encore de la place pour des livres exigeants et difficiles.
Il ne plaira pas à tout le monde. 
Il ne plaira sans doute pas à grand monde, pour être honnête.
Mais il ne cherche pas à plaire.
Il existe, c'est tout ce qui compte.
Il y a des lecteurs qui vont l'aimer. J'en fais partie.
Et j'espère en convaincre l'un ou l'autre. Au moins d'essayer.

jeudi 13 février 2014

La minute de bonheur





Ma vie est calme, linéaire, sans relief. Mais malgré tous mes efforts, je ne parviens pas à m'ennuyer. Car pris singulièrement... chaque jour est unique. Chaque heure est exceptionnelle. Chaque minute est sublime.


Cette phrase illustre parfaitement le propos de ce petit livre paru dans la collection Patte de Mouche de l'Association. Cette collection (ou d'autres comme la collection Lymphe d'Atrabile) qui joue sur un format réduit (format A6 et pagination limitée à 24 pages) impose la contrainte de la brièveté aux auteurs. De ce fait, elle rescussite un plaisir devenu rare en bande dessinée, et dans la création artistique en générale: le plaisir d'une simple bouffée de lecture.
La bande dessinée s'intéresse de moins en moins au format court, préférant les récits complets ou les séries qui s'étirent sur X épisodes. Le plaisir des petites histoires de quelques pages reste rare et souvent cantonné à l'humour. La collection Patte de Mouche permet aux auteurs Loo Hui Phang et Jean-Pierre Duffour nous convie a une leçon de vie toute simple.
La vie peut sembler d'une pesante monotonie, mais elle regorge de petits instants de bonheur. Il ne tient qu'a nous de ne pas les laisser s'échapper. Le secret réside donc dans la fragmentation. Une vie ne serait rien moins qu'une succession de minutes exceptionnelles. En guise d'exemple, Loo Hui Phang et Jean-Pierre Duffour nous parlent de la meilleure manière de manger les petits beurres, de l'émoi que peut générer la vue de la nuque d'une femme et d'autres petits autres bonheurs que l'on néglige trop souvent.
Cette charmante "Patte de Mouche" opte pour un style graphique ouvertement simpliste, pour ne pas dire régressif, allant à l'essentiel afin de toucher le lecteur.
Et les petites phrases de Loo Hui Phang semblent nous murmurer des petits secrets que nous nous surprenons a déjà connaître, mais dont nous n'avions pas conscience.

lundi 6 janvier 2014

Moebius en plein désert créatif



Moebius encore... depuis que j'ai entamé ce blog, je me rends compte à quel point il m'a inconsciemment marqué. Si son Blueberry m'a toujours laissé froid, la relation que j'entretiens avec son "double" se révèle de plus en plus. Les mutations radicales de Jean Giraud en Moebius m'ont souvent désarçonné. Il m'est arrivé de rester hermétique à son travail, comme pour les Mondes d'Aedena. Autant Sur l'étoile fait partie de mes albums de référence, autant ses suites m'ont semblé incompréhensibles. Sans doute devrais-je les relire. J'ai aussi longtemps eu du mal à pénétrer le Garage Hermétique.
Un autre livre de Moebius m'a toujours fasciné: 40 days dans le désert B
Objet étonnant que cette succession de dessins réalisés à la pointe fine sans croquis préparatoires qui forment indubitablement un tout mais dont le sens échappe pourtant au lecteur. Le titre fournit quelques indices: 40 jours dans le désert renvoie au jeûne de Jésus dans le désert du Sinaï. Mais le nombre 40 est un nombre à la symbolique forte. C'est aussi le nombre de jours séparant la résurrection de Jésus et l'Ascension, le nombre de jours de deuil de l'Islam, le nombre de jours de nuits de méditation qu'il fallut à Siddharta pour atteindre l'illumination et devenir Bouddha, et encore bien d'autres choses.
La signification de ces 40 jours dans le désert est fondamentalement spirituelle.




Sur le sens de cet assemblage de dessins, quelques motifs récurrents apportent d'autres éléments de compréhension: l'Hermite (je me suis surpris à utiliser naturellement l'ancienne orthographe d'ermite, encore utilisée dans certains tarots... étonnante coïncidence quand on se souvient de l'importance des figures du tarot dans L'Incal) et l'Objet. C'est en les suivant que nous pouvons mieux saisir l'essence de ce qui se déroule devant nous yeux.



L'Hermite apparaît en position méditative et semble complètement indifférent à tout ce qui l'entoure.



L'Objet tente de le distraire, encore et encore.
La tentation de St Antoine d'après Dali
Page après page, nous assistons à un affrontement silencieux entre l'Hermite et l'Objet. Les scènes se succèdent comment autant de tentations, qui ne sont pas sans rappeler celle de Saint Antoine. Mais loin de l'iconographie catholique de Bosch (le moine agenouillé en prière) ou Dali (qui brandit un crucifix), le Saint Antoine de Moebius rappelle plus un yogi en pleine méditation.
Au fil de cette méditation, l'Hermite s'enracine progressivement dans le désert, jusqu'à ne plus faire qu'un avec lui, et de disparaître. L'effacement du moi. La dissolution de l'égo dans le désert.
Pourquoi un désert ? J'aime à penser qu'il faut y voir une forme de désert créatif. Au sens de zone vierge qui n'attend que d'être investie par les fruits de l'imagination. Ce désert est une page blanche que Moebius remplit, encore et toujours. On pourrait sans doute y croiser Arzach, Grubert mais aussi et surtout l'avatar d'Inside Moebius, qui continue de peupler ce lieu de ses chimères les plus folles.
Pourquoi le désert B? A l'origine, j'imaginais que ce B reflétait le passage d'un état à un autre, de A à B.  Selon Thierry Groensteen, ce désert B ne serait rien de plus qu'un jeu de mot: désert B = désherber, parce que ce livre aurait été réalisé lors d'une période de sevrage de fumage d'herbe. D'ailleurs, dans l'une des premières pages, un feuille de canabis est représentée dans les détails du chapeau de l'Hermite. 
Et qui est donc cet Hermite ? Moebius "désherbé", parce qu'il a renoncé au fumage de l'herbe. Sa trance méditative s'achève lorsqu'il s'est dissout dans la désert B. Le désherbé est devenu le désert B. La boucle est bouclée et l'Objet, mi-démon, mi pipe-à-shit, est aperçu une dernière fois filant dans le désert.



Sommet absolu de l'oeuvre de Moebius, ce livre est une merveille. Chaque page est claque graphique. Il se dégage une telle évidence de chaque dessin. La composition est magistrale. Les pages presque saturées de détails quasi obsessionnels alternent avec d'autres à l'épure aveuglante. Puis il y a ce sens quasi surnaturel du mouvement qui habite chaque trait. je me rappelle avoir lu un jour que le dessin de Moebius pouvait être qualifié d'animation suspendue. Je pense que cela le définit en effet d'une manière idéale. Il y a de la vie dans chaque trait de Moebius. Une forme de vie non-identifiée.