

Le premier choc est graphique.
Van Hasselt opte pour la technique du monotype, apparentée à la gravure. L‘artiste travaille sur une plaque de plexiglas avec de l'encre de gravure, au pinceau et avec du White Spirit. Il pose l'encre de gravure au pinceau, qu'il peut ensuite diluer, ajouter ou enlever à l'aide de White Spirit . Le White Spirit dissout un peu l'encre et créé des nuages ou des flous. L'effet du White Spirit reste aléatoire, mais l'utilisation du plexiglas implique aussi qu'une planche n'est terminée que quand l'artiste l'a décidé. Grâce au plexiglas, il n'est pas, ou peu soumis, au problème du séchage qui fixe définitivement le dessin sur le papier.
Le résultat est magnifique, et il faut rendre hommage au très beau travail d'impression qui rend justice au travail de l'auteur.
A propos du parti pris graphique, Thierry van Hasselt déclarait à l'époque
Je me demande justement pourquoi nos techniques sont habituellement peu utilisées en bande dessinée. Pourquoi la plupart des dessinateurs travaillent-ils encore avec un trait noir qui cerne tout et des couleurs mises en à-plat à l'intérieur ? Même quand ils utilisent de la couleur directe, ils se maintiennent tellement loin des possibilités de la tradition de l'image pure.

Puis le lecteur s'arrête sur ces successions de portraits de cette dame au chapeau. Qui est-elle ? Que lui est-il arrivé ?
Ils sont nombreux dans ce livre, tous semblables, tous différents, témoins d'une lente dégradation.

La narration voulue par van Hasselt est particulière. Elle n’impose pas de rythme à proprement parler. On a tendance à valoriser les page turner, ces livres qui induisent le besoin de tourner la page pour continuer la lecture, quitte à négliger les détails. Dans le cas de la bande dessinée, j’ai l’impression d’y voir un dessin inféodé au scénario. La narration est de fait imposée au lecteur qui se laisse porter, presque passivement. Cette sensation est souvent agréable, et j’aime m’y abandonner aussi. Mais Gloria Lopez n’est pas un page turner. Sa narration laisse le lecteur maître de sa lecture. Il choisit son rythme, ralentit quand il le désire, s’égare devant une page, où une case, peut opérer des retours en arrière... Le lecteur explore son livre. J’avais la même impression dans relisant Une trop bruyante solitude. Encore une fois, je me dis que la bande dessinée n’exploite que très peu ses potentialités.
Au fil des chapitres, le lecteur pense se rapprocher de cette femme, sans jamais pouvoir la saisir. Que sait-il d'elle ? Que sa fin fut tragique. Puis, en lisant entre les lignes, nous découvrons des fragments de sa vie, de son arrivée en Europe, de sa lente descente aux enfers... Sans jamais pouvoir toucher du doigt l'essence même de Gloria Lopez.

Le lecteur est témoin de cette chute, fasciné et dégoûté. Le choix du narrateur n'est d'ailleurs pas innocent. Il impose même une identification qui prend un tour particulier lorsque nous découvrons son identité.
Évidemment, ce livre est exigeant et risque de rebuter pas mal de lecteurs. Mais pour qui à l'envie de s'y plonger, la récompense est magnifique.
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