jeudi 12 février 2015

Retour sur Here de Richard McGuire: Ici et Maintenant





En prévision de la sortie de ce livre, j'avais récemment consacré une note aux pages publiées en 1989 par Richard McGuire dans RAW. J'ai désormais lu cette nouvelle version, qui renvoie les 6 planches originales au statut de simple ébauche.
Comme je le disais alors, le Here de 1989 s'imposait comme une oeuvre essentielle, malgré sa brièveté. La capacité de Richard McGuire à réutiliser son concept sans tomber dans l'auto-caricature ou la redite représentait le principal enjeu de ce livre. En effet, passer de 6 planches à 300 planches basées sur un mécanisme narratif désormais connu imposait un défi extrêmement ardu à relever.
Richard McGuire signe un chef d'oeuvre.
Jessie B, sur du9, a consacré un bel article sur ce livre-objet, décortiquant les finesses de la maquette et de l'objet en tant que tel, insistant sur l'extraordinaire sens du détail qui caractérise ce livre.
Rien n'est gratuit.
Tout est porteur de sens.



Il parle finalement assez peu du contenu en tant que tel. Il est vrai que ce livre ne peut pas se raconter. Il présente avant tout une expérience formelle et narrative d'une maîtrise totale.
Mais ramener Here/Ici à une simple performance serait réduire sa portée.
En passant la couverture, nous nous retrouvons de "l'autre côté". De l'extérieur d'une maison que nous ne verrons jamais à l'intérieur, face au coin du séjour.
Mais la maison n'a pas toujours existé.
Ce coin de pièce fut construit sur un bout de monde.
Ici est un lieu anonyme, sans histoire particulière. Il ne s'y est rien déroulé de remarquable au sens de la Grande Histoire.



Ici et maintenant... il y a une idée d'éternel présent.
Au fil des pages, les scènes se superposent, s'entrechoquent, se répondent.



Dès le début, un berceau en 1957, l'année de naissance de l'auteur, nous indique qu'un enfant est attendu.
Une cabriole d'enfant se décompose sur plusieurs pages.



Une bagarre  surgit aléatoirement au fil des pages.
En 1989 nous suivons une soirée entre amis pendant plusieurs pages avant d'assister à un fragment de discussion politique enflammée entre un père et son fils en 1765.
A quelques décennies d'écarts, les propriétaires perdent leur clé.
Ici nous assistons à une successions de micro-événements qui servent parfois des indicateurs de l'Histoire.



Mais la majorité du temps, nous n'assistons qu'à des faits sans importance, trop insignifiants pour être remarqués. Et pourtant, ils sont indissociables de la vie.
A tel point que lorsqu'il ne se passe rien, lorsqu'ici n'était qu'une forêt impénétrable ou un paysage préhistorique inhospitalier, un sentiment de vide s'installe.



La présence humaine nous rassure.



Elle donne du sens.
Cette maison que nous ne voyons jamais nous rassure.
Elle apporte une protection, une structure.
Cette succession de riens devient tout.



Il y a une forme de paradoxe qui renvoie à cette énigme popularisée par Lisa Simpson, s'interrogeant sur le bruit que fait un arbre qui tombe lorsqu'il n'y a personne pour l'entendre.
Ici est, a été et sera.
En 2014, ce livre a été publié.
En 1957, un enfant (Richard McGuire) est arrivé ici.
En 1907 une maison a été bâtie ici
En 2212, ici se tiendra un lieu de mémoire dans le futur, un témoin de ce que fut la vie quotidienne au XXème siècle dans un musée virtuel..
Il y a 3.000.000.000 d'année ici il n'y avait pas rien, même si personne n'était là pour en témoigner
Dans 20.000 ans on serait tenté de dire qu'il ne subsistera plus rien ici... il ne subsistera plus rien de ce que nous connaissons. Il n'y a plus d'humain pour en témoigner. Mais rien ne permet d'affirmer qu'il ne reste rien ici. Et quand bien même, qu'il ne reste rien ici ne veut pas dure qu'ici n'existe plus.
Ici est, a été et sera.


L'un des meilleurs livres que j'ai lu depuis très longtemps, tout simplement

jeudi 29 janvier 2015

La trilogie des Eléments d'Enki Bilal






 Cette chronique a été effectuée dans le cadre de l'opération Masse Critique de Babelio.

La terre a été dévastée par le "Coup de Sang", un phénomène inexplicable qui a rendu la planète complètement folle. Plus qu'un dérèglement climatique global rendant la planète pratiquement invivable, c'est toute l'humanité qui s'effondre.
Sur ce monde en perdition, quelques groupes tentent de survivre.
Dans Animal'z, nous rencontrions Lester, Ana, Kim et Owles, dérivant sur une mer folle.
Dans Julia et Roem, Lawrence, Julia et Roem rejouaient involontairement la tragédie de Shakespeare au bord d'une route interminable.
Deux premiers tomes intrigants, qui ne sont pas exempts de défauts mais qui ont suffisamment d'attraits pour me donner envie de m'attaquer à ce dernier épisode.
Après la terre et l'eau, il était évident que le troisième volet de cette trilogie des éléments (quid du feu et de Leeloo?) nous entraînerait dans les airs.
Dans La couleur de l'air, Bilal nous invite à bord d'un zeppelin en perdition.
A son bord, Anders et Esther, Zibbar et des jumelles qui débitent de la philosophie dès que le zeppelin s'enfonce dans les nuages.
Mais nous retrouvons également les protagonistes des deux premiers épisodes.
Comme à son habitude, Enki Bilal aime à animer des destins parallèles avant de les faire converger vers sa conclusion, au bout de la route... Déjà la Trilogie Nikopol faisait se retrouver Horus, Nikopol père et fils et Jill à Froid Equateur. La tétralogie du monstre s'achevait également par les retrouvailles de Leila, Amir, Nike et Warhole à Paris.
Il en sera de même ici. Tous sont mystérieusement attiré vers un point.
Point final ? D'interrogation ?
Point de fuite ?
Point de rupture ?
C'est là que Bilal m'a perdu.
Jusqu'alors, j'associais Enki Bilal à une forme de désillusion constante sur l'humanité.
Déjà à l'époque de sa collaboration avec Pierre Christin, il était question du deuil du "rêve" communiste, devenu cauchemar totalitaire (Partie de Chasse), de l'histoire tristement bégayante (Les Phalanges de l'Ordre Noir). La conclusion de Froid Equateur nous abandonne avec un Nikopol "effacé" condamné à se reconstruire sans mémoire, d'un autre condamné à l'oubli, cryogénisé dans une version moderne de l'Arche de Noé et d'une Jill se réfugiant dans l'illusion du cinéma, tentant de faire perdurer son histoire sur la pellicule.
Avec la Tétralogie du Monstre, Bilal introduisait déjà une certaine forme de légèreté. Et sur cette trilogie des éléments...










Si vous ne voulez pas en savoir plus avant d'avoir lu vous-même ce livre, c'est le moment de vous éloigner.





























Et sur cette trilogie des éléments, il tombe dans une forme de candeur new age qui m'a vraiment stupéfait venant d'Enki Bilal. Et je dois avouer que l'orientation choisie par l'auteur m'a laissé complètement froid. 
Bilal nous explique ce qu'est le Coup de Sang.
Il s'agit d'une reconfiguration de la Terre par elle-même.
L'Hypothèse Gaïa, la Terre comme entité vivante qui décide de se défendre et de repartir sur des bases saines.
Un peu comme si la Terre exsudait toutes les toxines de sa surface pour les engloutir littéralement par la bouche des volcans, comme on se débarrasse de la poussière sous le tapis.
Les survivants voient leur mémoire leur être enlevée, les laissant comme de simples feuilles blanches. Ils sont alors transportés dans des lieux de rassemblement où, débarrassés du superflu (en gros, à poil), ils peuvent s'associer librement.
Les bons sauvages, nus et innocents qui vont recommencer à vivre dans un nouvel Eden conçu par Gaïa.



D'un côté, je dois reconnaître la cohérence de la démarche. Bilal sait où il va et construit son récit en conséquence.
L'allégorie occupe une place importante dans son récit.
Dans chaque tome, on assiste à une forme "d'évaporation" de la pensée humaine, des tueurs qui multiplient les citations dans le premier tome, des personnages se trouvant prisonnier d'une représentation inconsciente de Roméo et Juliette jusqu'aux jumelles qui débitent Bergson sans pouvoir s'en empêcher. c'est comme si l'Humanité perdait sa mémoire collective avant que chaque personnage ne finisse par perdre à son tour sa propre mémoire.
Le grand effacement, avec la disparition du libre arbitre.
L'homme ramené à une simple enveloppe.
La Terre, débarrassée de ses scories, reprend littéralement des couleurs.
Les baleines volent dans le ciel.


C'est poétique.
Visuellement, Enki Bilal réalise de beaux albums, très épurés dans leur graphisme. Le trait est plus charbonneux et la mise en couleur, qui privilégie des dégradés ternes pour traduire la décomposition de ce monde. Bilal excelle dans les ambiances apocalyptiques.




Je le trouve moins à l'aise lorsqu'il représente le nouvel Eden, surtout concernant l'utilisation des couleurs. Pour moi, elles ne fonctionnent pas vraiment dans les dernières pages. Mais dans l'ensemble, cette série ravira sûrement ceux qui aiment son graphisme.

A condition de ne pas se heurter au propos terriblement naïf de cette fable. A vrai dire, j'ai presque l'impression de me retrouver face à une allégorie des témoins de Jéhova. Et ce qui n'arrange rien à l'affaire, Bilal me semble avoir décidé de  faire en sorte d'utiliser l'irrationnel de son Coup de Sang pour pouvoir tout se permettre en terme de logique. Il peut tout se permettre pour autant que cela l'arrange.
Le monde est au bord du gouffre, la Terre prend les choses en main, fait le ménage et choisit une poignée d'élus qu'elle "ré-initialise" pour... s'associer, à poil dans un nouvel Eden?
Reconstruire l'Humanité, selon Enki Bilal.
Si ça l'amuse, tant mieux pour Elle.
Tant mieux pour lui.
Mais, personnellement, ce genre de fable mystico-écologique et d'un optimisme béat, ça m'ennuie

vendredi 23 janvier 2015

Petit éloge d'Astérix



J'aime les livres. Ma chérie aussi
Nous avons envie que notre exemple inspire nos enfants à les aimer aussi.
Et cela a l'air de fonctionner.
Ils aiment aussi les dessins animés, et je leur ai montré Astérix et Cléopâtre. Ils adorent. Et mon aîné a découvert que j'avais les bandes dessinées d'Astérix. Et il veut les lire. Du haut de ces 5 ans, évidemment, il feuillette plus qu'autre chose. Mais il adore.
Il me demande parfois de lui en lire un.
Il avait choisi le Combat des Chefs.



Évidemment, je ne vais pas lui lire les dialogues dans l'intégralité. Trop compliqué et laborieux pour lui. Comment lui faire comprendre l'humour de certaine situations ? Par exemple, Aplusbegalix, chef gaulois fasciné par Rome, déclare vouloir construire un aqueduc pour acheminer l'eau dans on village. Un villageois lui répond que ce n'est pas nécessaire parce que la rivière coule au milieu du village, ce qui le fait rentrer dans une colère noire avant de décréter qu'il fera détourner la rivière et construire un aqueduc parce que ça fait romain.




C'est drôle pour moi, mais pas pour un enfant de 5 ans.
Il a donc droit à une version simplifiée.
Et c'est là que tout le talent d'Uderzo et Goscinny apparaît.
Parce que le combat des chefs, c'est une histoire toute simple, avec des gags très simples et visuels qui font rire un gamin de 5 ans, mais aussi des gags plus élaborés qui font rire les plus grands, les calembours, les anachronismes...
Ce qui amuse mon fils, ce sont les explosions lorsque Panoramix  tente de retrouver la recette de la potion magique, les effets inattendus de ses potions ratées (les changements de couleur, le légionnaire qui s'envole...), les bagarres, évidemment...
Mais il y a matière  à raconter toute une histoire avec un début, un milieu et une fin, avec des gags, du suspense, et qui est tout-à-fait à sa portée.
Quand on se demande pourquoi Astérix possède un statut tellement à part, je crois qu'il ne faut pas chercher beaucoup plus loin. Gaston, aussi génial que ce soit, ne s'apprécie si tôt. Astérix, on tombe dedans quand on est petit, et on grandit avec. On découvre de nouvelles raisons de se marrer au fil des ans, en continuant de se marrer lorsque Panoramix fait exploser son chaudron.
Plus que Tintin, Astérix est la meilleure illustration du slogan "de 7 à 77 ans", même si on devrait plutôt parler "de 5 à 105 ans".


lundi 19 janvier 2015

Starchild de James A Owen: Histoires, Légendes et Magie





Certains livres sont moins faciles à aimer que d'autres.
Parce qu'ils sont moins facile d'accès, refusant la facilité d'une narration directe.
Parce qu'ils reposent sur des parti-pris narratifs ou graphiques radicaux.
Ou simplement parce qu'ils ne sont pas exempts d'une certaine maladresse ou de scories d'une réalisation troublée.
Et pourtant, à condition de leur laisser le temps de nous atteindre, ils peuvent se révéler de vrais trésors.
Starchild de James A Owen représente un peu la combinaison de tout cela.
C'est un livre qui se mérite.

Starchild est né dans la douleur. Il a failli plus d'une fois ne pas voir le jour.
Il aura fallu tout l'acharnement de son auteur pour mener l'aventure à son terme.
James A Owen a dû recourir à l'auto-édition pour publier son livre. En effet, son projet était à la fois ambitieux et éloigné des canons de la bande dessinée traditionnelle. Les multiples problèmes et les retards qu'ils ont engendrés auraient probablement condamné Starchild à n'être qu'un livre qui aurait pu exister.
Mais Starchild existe.

Starchild est né sur les cendres de 3 projets abandonnés: une série de fantasy Pryderi Terra qui ne connaîtra qu'un numéro, un projet abandonné de DC Elseworld impliquant Superman et déjà nommé Starchild et un travail d'illustration autour de Silas Marner (un roman de TS Elliot), qui ne fut jamais publié.
La matrice de Starchild vient de la fusion de ces projets, mais de l'univers des contes de fées et d'anciennes légendes anglaises.

Dès les premières pages, le lecteur est frappé par un style graphique  très particulier, qui rappelle Bernie Wrightson (l'influence est assumée), de Dave Sim (qui se trouve également être un ami de l'auteur) et des illustrateurs classiques du XIXème siècle. les planches sont savamment construites, intégrant des motifs très "art nouveau". L'usage des hachures et d'un noir et blanc tranché dans des compositions très étudiées n'est malheureusement pas toujours d'une parfaite lisibilité.
Starchild n'est pas un livre à ne lire que d'un oeil. Il demande un minimum d'investissement et nous rappelle que la lecture est une chose sérieuse.


Très vite, nous comprenons également que l'auteur ne nous convie pas à un voyage linéaire. Plusieurs époques se chevauchent, tissant une trame narrative complexe qui se dévoile par petites touches. A ce titre, l'introduction de Paul Chadwick inclut une petite généalogie qui peut se révéler assez utile. Résumer l'intrigue de Starchild se révèle donc un exercice délicat. Si toutes les pièces du puzzle finissent par se mettre en place dans les dernières pages, il faut jusqu'alors rester attentif pour ne pas mélanger les personnages et les enjeux. Mais une grande partie du plaisir que procure ce livre réside dans la reconstruction progressive de l'histoire, de la résolution des mystères qui la jalonne, d'autant que l'auteur ne laisse pas aller à la facilité d'une conclusion ésotérique, laissant le lecteur face à un "deus es machina" souvent peu satisfaisant.

Starchild est une histoire de magie, mais aussi une histoire d'histoires.
C'est un livre païen, peuplé de créatures magiques, pareilles à celles célébrées par le Shakespeare merveilleux de Songe d’une nuit d’été et hanté par les forces de la nature. Elles semblent ponctuer l'histoire, à coup de tonnerre et de rafales de vents. 
Mais Starchild est aussi un livre plein d'humour. James  A Owen s'amuse à multiplier les références de fanboy les plus inattendues, incluant Sin City, Cerebus et le Marty Feldman de Young Frankenstein. Neil Gaiman y intervient même sous les traits de Little Neil, bel hommage rendu à ce maître-conteur dans un livre qui célèbre aussi la magie des mots et le pouvoir des histoires et des légendes.

Starchild n'est pas un livre parfait. La difficulté de sa genèse se ressent au fil des pages. les premiers chapitres sont parfois maladroits et tranchent avec les derniers chapitres, particulièrement maîtrisés. La choix de la narration transversale a vite fait de perdre le lecteur inattentif.

Il a pourtant de quoi enthousiasmer celui qui désire s'écarter des chemins balisés de la bande dessinée. Passé le graphisme qui peut paraître daté et la narration passablement compliquée (mais maîtrisée de bout en bout), pour celui qui ne lâche pas le précieux fil d'Ariane, le voyage que propose James A Owen lui laissera une impression durable.
Starchild fait partie des rares livres que je relis régulièrement.
A chaque relecture, je retrouve l'émerveillement initial.

lundi 5 janvier 2015

Un voyage immobile: Here, de Richard McGuire


En 1989, Richard McGuire publia dans le mythique magazine RAW une courte histoire en 6 planches. Ces 6 planches constituent une des oeuvres expérimentales les plus abouties en bande dessinée.

Le principe est simplissime: une unité de lieu portée à son paroxysme. L'observateur ne bouge pas et est témoin d'événements se déroulant entre -500,957,406,073 et 2033. Durant 6 pages, McGuire juxtapose les époques, créant un patchwork étonnant.


Tim Masick et Bill Trainor se sont inspirés de ces planches pour réaliser un court-métrage dans le cadre de leur thèse en 1991. Ils ont parfaitement réussi à traduire l'étrangeté du concept original de McGuire.



Ce dernier travaillait depuis 2010 sur une version très augmentée des 6 planches publiées en 1989. Cette nouvelle version de 300 pages est parue chez Pantheon fin 2014 et est fortement attendue dans ma boîte aux lettres.

Un extrait de la version 2014 de Here

Et voici les 6 planches parues en 1989.

mardi 16 décembre 2014

Achtung Zelig, de Rosenberg et Gawronkiewicz, une vision délirante de l'Holocauste




la version colorisée par Graza

Lorsqu’il est paru en 2005 chez Casterman (dans une version colorisée par Graza, la version originale étant en noir et blanc) Achtung Zelig ne passa pas inaperçu.
Rarement une bande dessinée semblait se moquer des clichés avec tant d’aplomb.
D’abord le thème. Achtung Zelig parle de déportation, sujet particulièrement sensible qui ne souffre en général aucune forme de fantaisie. Aller plus loin que les animaux humanisés d’Art Spiegelman semble inimaginable.
la version N&B
Et voilà que ces deux polonais osent l’impensable, insufflant fantaisie et absurde dans la représentation de l’Holocauste.
Un brouillard épais recouvre la champagne. Deux silhouettes fantomatiques apparaissent: Zelig père et fils. Ils tentent d’échapper à la machine criminelle nazie.
Deux êtres humains en fuite.
Humains?
A peine humains!
Le père est affublé d’une tête de dragon décharné alors que le fils ressemble à un crapaud.
Au détour d’un chemin, ils tombent sur une patrouille de SS. Trop tard pour faire demi-tour ou se cacher. Il faut y aller au culot. Et rien ne se passe comme prévu.





Si les soldats sont représentés avec le réalisme et la distance des planches didactiques de manuel scolaire, le chef de la patrouille achève de dynamiter les conventions. Il se présente sous la forme  nabot grotesque,  habillé comme un magicien de music hall et, coiffé d’un chapeau de magicien orné de swastikas. Trop content de trouver des gens à qui parler, il les convie à une petite causerie. Table, chaises et, en plein milieu des bois, on a l’impression d’assister à une fête du chapelier fou.

Ce monde est fou.
Ces gens sont fous.
Zelig père et fils fuient, mais comment échapper à la folie?
Dénoncer l’horreur par la folie, voici l’étrange parti-pris des auteurs.
Cette folie représentée dans l’absurdité des situations, dans une mise en page de plus en plus éclatée et des péripéties de plus en plus délirantes.
Les auteurs utilisent cette folie comme un brouillard. Les Zelig tentent d’en profiter pour échapper aux nazis. Les auteurs me semblent l’utiliser comme un moyen de montrer l’aveuglement, la volonté de ne pas voir, d’accepter ce qu’on ne nomme pas...
derrière le brouillard de folie de Achtung Zelig se dissimule la réalité tragique de l’Holocauste. Elle n’est jamais montrée clairement, toute déformée qu’elle est par les nappes de brume qui la dissimule.
Pourtant, l’horreur est là.
Derrière ces soldats trop lisses.
Derrière ce saltimbanque devenu tortionnaire, grimé comme un magicien de cabaret
Derrière les masques des Zelig, qui tentent d’échapper à l’inévitables.


Ramenés à des moins qu’humains qu’il convient de se débarrasser.
Comme les crapauds, animaux laids et répugnants que l’on écrase du talon, non sans une pointe d’inquiétude tant on leur prête des propriétés magiques, les faisant entrer dans la composition de filtres inquiétants composes par des alchimistes
Comme les dragons, créatures mythiques et moribondes, aussi imaginaires que cette fable délirante du complot juif secret dûment acté dans le protocole des sages de Sion.
On l’aura compris, ce livre est profondément original.
Trop sans doute.
Publié dans le courant des années 90 en Pologne, il mit plus de 10 ans à trouver un éditeur francophone. Dans sa postface, Grzegorz Rosinski explique qu’un synopsis existe pour la suite, lais elle ne fut jamais réalisée. Et ce livre apparaît désormais épuisé chez Casterman.
Pourtant, quel choc graphique et narratif!
Mais Achtung Zelig apparaît sans doute trop éloigné des standards habituels. En relisant des avis d’époque, plusieurs lecteurs regrettaient une intrigue un peu légère, l’impression de débarquer au milieu du jeu de quille pour le quitter avant la fin de la partie. Je ne pense pas qu’Achtung Zelig ait vocation de proposer une histoire au sens classique du terme, avec un début, un milieu et une fin.
Ce livre est un instantané de folie ordinaire. Un moment de délire trop absurde pour être, même partiellement, vrai.
Et pourtant…
Derrière la brouillard de folie, de détachement ironique, de virtuosité graphique... difficile de ne pas oublier de quoi parle Achtung Zelig. Difficile d’oublier la monstruosité barbare.
Ce qui semble n’être qu’une péripétie, un souvenir d’enfance, témoigne d’une horreur sans nom.
Sans doute est-ce là le message qu’ont voulu faire passer les auteurs.

Un grand livre injustement oublié.

mercredi 3 décembre 2014

Petit éloge des mauvaises lectures


Certaines circonstances m'ont amenées à m'interroger sur le type de lecteur que je suis. Finalement, si lire paraît être une activité très naturelle, il existe pourtant autant de manière de lire que de lecteurs. Que lit-on ? Où lit-on? Pourquoi lit-on? Autant de questions que l'on ne se pose que rarement.
Le hasard a donc voulu que je sois amené à me poser ces questions. En outre, je venais de lire une tribune de Neil Gaiman sur l’importance des bibliothèques (dont voici une traduction française)  qui m’a rappelé un autre de ses textes (son discours lors de la remise de la médaille Newbery repris en postface de The Graveyard Book/L'étrange vie de Noboby Owens) qui m'avait fortement plu.
Il y parle magnifiquement de l’importance de la fiction, et exprime avec talent et passion ce que je ressens moi-même face à la lecture. Je pense que la lecture est primordiale. Mais il n'existe pas pour moi de hiérarchie dans la lecture. Souvent, on lit des jugements sur les lectures. Certaines lectures seraient "bonnes". D’autres "mauvaises", comme cette tribune assez atterrante.





Certaines lectures n'en seraient donc pas.
Certains livres n'en seraient pas.
J'ai juste envie de répondre... bullshit
Pour moi, lire est avant tout une source de plaisir. Mais il existe une infinité de formes de plaisir, allant du "simple" divertissement à la satisfaction d'apprendre quelque chose de nouveau. Chaque livre peut donc se révéler une source de plaisir, mais un plaisir unique, qu’on ne peut hiérarchiser.
Un “bon” livre peut être infiniment moins satisfaisant qu’un petit polar sans prétention mais avec suffisamment de tripes.
Chaque livre trouve sa justification dans le fait qu’il existe, quelque part, un lecteur à qui il est destiné, à qui il pourrait changer la vie. 
Chaque livre nous construit.
La lecture est un voyage.
Chaque livre est une étape.
Il n’y a pas de destination.
Juste un voyage sans fin, que l’on fait à son rythme.
Selon son bon plaisir.
On choisit son moyen de locomotion. On en change à son gré. On s’arrête pour observer un paysage. On peut avoir envie de s’attarder, voire rebrousser temporairement chemin.
Mais chaque livre, chaque pas, peut vous entraîner n’importe où.
La bande dessinée serait une sous-lecture sans intérêt?
La science-fiction une perte de temps?
J’ai lu ma part de “mauvais” livres. Mes mauvaises lectures m’ont pourtant amené à des découvertes fascinantes.
C’est parce que je lisais assidûment Philip K Dick, bien avant qu’il ne soit reconnu comme un grand auteur américain injustement mésestimé, que je me suis intéressé à cette biographie qui venait de sortir, signée par un certain Emmanuel Carrère. J’ignorais qui était cet auteur (en fait, je savais qu'il était le fils d'Hélène Carrère d'Encausse dont mes parents possédaient un essai sur l'URSS). Quelques années plus tard, j’ai été intrigué de voir son nom sur d’autres livres. J’ai acheté "La classe de neige", me rappelant cette excellente biographie. Ce fut un coup de foudre.
Mais sans Philip K Dick, l’aurais-je découvert ?
C’est en lisant la défunte revue Pavillon Rouge (éditée par Guy Delcourt) que j’ai été attiré par un livre qui bénéficiait d’un court article en dernière page: la jeune fille suppliciée sur l’étagère, d’Akira Yoshimura. Je l’ai lu et adoré, découvrant un des auteurs japonais vraiment fascinant. Je ne vois pas comment j'aurais découvert Akira Yoshimura autrement.
J’ai découvert Jean Teulé par ses activités télévisuelles et ses bandes dessinées avant de lire ses romans.



Pour Jacques Abeille, ce fut grâce à sa collaboration avec François Schuiten. François Schuiten que j’ai découvert en écumant la section BD du centre de lecture publique d’Antoing, à l’époque très orientée “jeunesse”. La lecture de la Fièvre d’Urbicande fut alors un choc, me faisant suivre ces auteurs..


Un autre auteur que j’aime particulièrement, Saki, vient de la lecture d’enfance. J'avais déniché dans le grenier de mes parents une anthologie nouvelles d’horreur, composée par Jacques Stenberg et illustrée par JP Gourmelen: Les chef d'oeuvres de l'épouvante.
J'étais fasciné par les illustrations. parmi les récits, j'avais gardé le souvenir d'une étrange histoire, Gabriel-Ernest, signée d'au auteur au pseudonyme mystérieux: Saki. Bien des nnées plus tard, à la recherche de livres pour les vacances, je suis tombé par hasard sur Reginald, du même Saki. Nostalgique, je l'ai acheté. Cela m'a permis de découvrir un auteur à la plume acerbe, entre Maupassant et Oscar Wilde.





J’aime les mauvais lectures. Parce qu’elle me donnent de plaisir.
Parce qu’elles m’ouvrent des portes.
Parce que, grâce à elles, j’ai découvert d’autres lectures, bonnes ou mauvaises, que je n’aurais peut-être pas découvert autrement.



Sans Akira, je n'aurais sans doute pas découvert Jiro Taniguchi et "le journal de mon père". Je n'aurais alors pas tenté sa série "Au temps de Botchan", et je n'aurais pas eu envie de découvrir les romans de Natsume Soseki, qui m'ont servi de porte d'entrée pour la littérature japonaise et des auteurs comme Osamu Dazai ou Yukio Mishima...



La lecture est un voyage. On peut choisir de voyager en première classe: pléiade, prix littéraire, caution intellectuelle et culturelle.
Ou prendre les chemins de traverse.
Prendre son temps et se laisser porter.