mardi 17 juin 2014

Histoires d'exils

 


Je venais de relire Là où vont nos pères (le titre original est, selon moi, plus approprié: The Arrival) de Shaun Tan lorsque le hasard m'a fait découvrir Les Ombres de Vincent Zabus et Hippolyte.
Deux livres très différents.
Deux livres traitant pourtant d'un même sujet.
L'exil.
Mais de manière radicalement opposées
Deux grand livres, indubitablement.

L'exil comme point de départ
Parlons d'abord du livre de Shaun Tan, qui reçut le prix du meilleur album à Angoulême en 2008.
Shaun Tan est fils d'immigrés. Natif de Perth, en Australie, sa mère est d'origine irlandaise.S a famille a rejoint l'Australie depuis plusieurs générations. Son père, d'origine malaisienne, n'est arrivé que dans les années 60. Sans doute un certain mystère entoure les raisons qui l'ont poussé a quitter la Malaisie. Il a laissé une vie derrière lui pour en commencer une nouvelle en Australie.
Le voyage, et l'arrivée, dans l'histoire familiale acquièrent une dimension mythique à l'échelle familiale. Évoqués parfois, mais jamais vraiment exprimés. Dans son livre, Shaun Tan tente de traduire cette période fondatrice pour beaucoup de familles: l'arrivée dans cet ailleurs que l'exilé espère accueillant.
Les raisons du départ sont souvent troubles. L'ambiance est menaçante, mais presque irréelle. Il faut fuir quelque chose d'effrayant mais indicible. Il n'y a plus d'avenir. Il faut se déraciner, quitter son foyer pour trouver là où un avenir est possible. Un père doit quitter sa famille pour tenter sa chance ailleurs. Et espérer pouvoir la faire venir lorsqu'il sera prêt.
Une fois débarqué, c'est la découverte d'un monde étrange, dont il ne possède pas les clés de compréhension. Il va lui falloir apprendre. Prendre sa place. S'intégrer à ce nouveau monde.


Le propos de l'auteur tend clairement vers un travail de mémoire. Mais il ne s'agit pas de mémoire au sens historique historique. Son propos se situe du côté de le mémoire familiale.
Cette mémoire-là ne prétend pas à l'exactitude. Elle préfère une vision fantasmée.
La reconstruction d'une épopée ordinaire, à hauteur d'homme.
Elle est à la fois personnelle et universelle.
Finalement, ne sommes-nous pas tous des immigrés? Pour traduire tous ses aspect, Shaun Tan opte pour une séries de procédés narratifs et graphiques qui rendent son livre assez unique.

La famille de ma mère est venue d’Irlande et d’Angleterre il y a quelques générations et mon père est sino-malaisien. Ce n’est plus si exceptionnel de nos jours. Presque tous mes amis sont soit des immigrants soit des enfants d’immigrants. Ma compagne est finlandaise. Son point de vue sur la culture australienne est donc celui d’une personne qui lui est extérieure et il est très intéressant.Pour ma part, j’ai vécu presque toute ma vie au même endroit et Là où vont nos pères est donc pour moi une sorte d’émigration de substitution. Je me suis demandé ce que tant d’autres avaient pu ressentir, à la fois aujourd’hui et par le passé.



Tout d'abord, l'aspect mémoriel est traduit par une palette de couleur essentiellement sépia. Le réalisme et la grand régularité des cadrages rappelle in consciemment les photos jaunies que l'on peut retrouver dans les greniers. Pour insister sur l'universalité du sujet, le livre est muet et les personnages anonymes. Shaun Tan dote aussi ses personnages de physionomies métissées, mélange de caractéristiques ethniques comme pour ne pas se placer dans un contexte historique précis. Enfin, le livre adopte le point de vue du migrant. Il n'est donc pas représenté comme un personnage exotique débarquant dans un mode correspondant aux codes du lecteur. Au contraire, le personnage principal est habillé d'un complet et d'un pardessus complètement neutre alors que le monde qu'il aborde apparaît luxuriant et exotique: faune et flore inconnues, architecture délirante...





Un homme normale qui débarque dans un monde neuf et inconnu.


Ce retournement de perspective permet au lecteur de se glisser dans la peau de l'exilé.
Le parti-pris le plus étonnant de Shaun Tan reste sans doute sa vision fantasmée de l'exil. Mais, encore une fois, elle résulte de la volonté de représenter l'immigration comme élément fondateur d'une nouvelle vie. Une arrivée, une nouvelle vie qu'on imagine meilleure. Alors, les aspects négatifs de l'exil sont à peine évoqués. Aucune trace de racisme, de persécution, de xénophobie. Shaun Tan, dans un passionnant entretien, explique les raison de ce choix

[question]: Votre personnage principal dans Là où vont nos pères rencontre des personnes qui partagent avec lui la même expérience de l’émigration et qui se montrent particulièrement accueillantes envers lui. Il ne croise aucun personnage xénophobe, aucun personnage qui lui ferait comprendre qu’il est le malvenu dans ce pays. Pourquoi avez-vous choisi de ne pas représenter cet aspect (attristant et difficile) de l’immigration ?


La question est intéressante car je me suis frotté à quelques scènes de racisme et d’hostilité dans les premières ébauches du livre. Je suis très sensible à ces problèmes, principalement de part les expériences de mon père qui est chinois et le fait d’habiter un pays où (comme dans beaucoup d’autres) l’immigration est une affaire politique gangrenée par l’incompréhension et un racisme latent.

J’ai travaillé sur plusieurs dessins d’un groupe de personnages vêtus, par exemple, comme les membres du Ku Klux Klan et qui apparaissait dans une rue alors qu’il persécutait des immigrants. Cet élément se mélangeait plus tard dans une séquence où le personnage central rêvait qu’il était avalé par un énorme serpent. D’un point de vue narratif, cette séquence s’est finalement révélée trop compliquée à insérer et je désirais que le thème principal du livre soit plus simple. Je voulais l’envisager comme une vision de ce que les choses devraient être et non pas comme elles sont.
Tout le contraire de ce que raconte Zabus et Hyppolite.
Les Ombres parlent d'une autre face de l'exil.

L'exil comme point de chute

Vincent Zabus a eu l'idée de  ce livre alors qu'il montait une pièce de théâtre dans un lieu a proximité d'un centre ouvert pour candidats réfugiés. Il s'est entretenu plusieurs d'entre eux, essentiellement africains, qui attendaient dans un centre ouvert que leur dossier soit examinés. Il fut frappé par une même détresse, une même souffrance et des récits tous personnels, mais tous tellement similaires. Et tous partagent cette même attente, une fois arrivé: celle du précieux sésame qui leur permettra de rester... ou pas.
Cette attente trop longue devient vite insupportable.
Il voulut d'abord utiliser ces histoires pour en tirer une pièce de théâtre. Mais il n'arrivait pas à trouver le ton juste. Il décida donc d'opter pour la bande dessinée. Sa collaboration avec Hippolyte lui permis de traduire comme il le voulait les mots de ces anonymes.
De ses origines théâtrales, cette histoire porte encore des idées, des techniques narratives et graphiques originales qui lui donnent une force d'évocation étonnante.
Hippolyte et Zabus articulent leur histoire autour l'entretien d'un candidat réfugié par le fonctionnaire chargé de recueillir son témoignage en vue de l'examen de son dossier. Le candidat hésite à enjoliver son histoire pour la rendre plus conforme à ce qu'il pense pouvoir lui ouvrir les portes de l'Autre Monde. Mais les Ombres de ceux qu'il a perdu en chemin le pressent à s'en tenir à la vérité, parce que c'est à travers elle qu'ils pourront continuer à exister. Parce que mentir, ce serait les trahir.
Les condamner à l'oubli.
Le lecteur est ramené à l'état de simple observateur extérieur. il ne sait finalement que peu de choses des exilés, ni de la destination qu'ils espèrent attendre.
Il ne voit pas leurs visages. il ne voit qu'un petit homme sur une chaise trop grande face à une figure ogresque qui l'assaille de questions. Tant de choses dépendent de ses réponses. Son avenir s'il obtient un avis favorable, mais aussi son passé parce que ses réponses conditionnent ce qu'il est prêt à abandonner.
La puissance du dessin et de la narration, les envolées poétiques et la dureté du propos nous prend aux tripes.


Comme dans Là où vont nos pères, les personnages restent anonymes. Dépossédés de leur nom, ils deviennent tout le monde et personne, sentiment exacerbé par le port de masques.
Portant toge et masque, Grand Frère ressemble à un personnage de théâtre antique, alors que le Fanfaron m'évoquait inconsciemment un masque de carnaval (en effet, il ressemble à un blanc-moussi du carnaval de Stavelot).
Comme dans Là où vont nos pères, les auteurs font le pari de l'onirisme et du symbolisme pour donner plus de force à leur intrigue. Il n'y a aucune prétention politique dans ces livres. C'est ce qui les rend aussi forts.
Mais alors que Là où vont nos pères est le récit d'une étape, Les Ombres marquent l'interruption d'un voyage.
D'un rêve.
De vies.
Shaun Tan parle d'intégration, de réunion, de rencontres... Dans Les Ombres, il n'est question que d'abandon et de séparation. Là où vont nos pères parle du passé, d'une épopée dont les descendants ont cueilli les fruits. Les Ombres se déroule Ici et Maintenant. Mais il ne s'agit pas d'un lieu et d'une époque précise. Il s'agit d'un état d'esprit.

L'espoir et le désespoir.
Les deux faces d'une réalité.
Deux grands livres.


mercredi 28 mai 2014

Manu Larcenet ferme son blog

L'excellent Manu Larcenet met un terme à son excellent blog. Dans une dernière note, il explique qu'il en avait assez de voir les images qu'il publiait se retrouvaient reprises sans son autorisation, comme il l'explique:

[...]La seule « règle » que je demandais de respecter était de ne pas copier les images pour aller les mettre ailleurs, persistant dans l’idée que leur place est ici, dans le décor que j’ai conçu, à ma manière, et que les regarder dans un autre environnement changeait radicalement non seulement leur esthétique, mais aussi leur sens. Légèrement, bien sûr, hein, je parle de choses subtiles, là, sans doutes incompréhensibles pour certains, mais assez essentielles pour que ça m’ennuie.
Or, force est de constater que beaucoup se sont servis ici pire qu’au Macdo, y compris même des « journalistes »! Ces gens pensent sans doute que ces image n’ont pas de valeur, qu’on peut les détourner, les maltraiter, qu’on peut en faire ce que bon nous semble. C’est oublier que chaque image affichée ici est un bout de mon chemin. Je sais à quel point ça sonne romantique et tout, mais c’est pourtant, en ce qui me concerne, l’exacte vérité. J’avais déjà tenté d’expliquer ça, dans un texte, il y a quelques temps… Mais apparemment, ça n’a pas été compris.[...]
Je dois reconnaître que j'ai toujours considéré cette décision comme inéluctable. Ce qui me surprend, c'est plutôt que cette fermeture intervienne aussi tard. Manu  Larcenet défend son point de vue depuis des années. Je l'ai toujours trouvé à la fois totalement irréaliste mais tout-à-fait respectable, parce que derrière la sincérité de sa démarche, il a voulu croire à celle des internautes.
en fait, Larcenet n'est pas fait pour internet, cette grande foire où tout le monde se sert sans gêne chez tout le monde. Il a essayé. Il s'est frotté aux forums qu'il a déserté parce qu'il ne supportait pas l'agressivité de certains trolls. Avec ce blog, il a voulu croire à la responsabilité des internautes. Je crois qu'une grande majorité a joué le jeu, ce qui explique qu'il a continué l'expérience aussi longtemps. Mais il en a eu assez a a décidé d'y mettre un terme.
Et c'est bien dommage.

mardi 27 mai 2014

De Stephen Harper à Alain Finkielkraut

Ces derniers jours, une mini-polémique est née autour de déclarations d'Alain Finkielkraut qui, par de surprenant détours, justifiait une forme de discrimination culturelle.

« Je ne sous-estime pas, bien au contraire, la nécessité de lutter contre la discrimination raciale, à l’embauche ou au logement. Mais on a l’impression, aujourd’hui, que c’est toute discrimination qui est mise en cause. C’est le droit de discriminer qui est refusé au nom de l’égalité de tous.

C’est ainsi qu’on peut se targuer d’aimer la bande dessinée. Pourquoi ne pas aimer la bande dessinée ? Mais s’en targuer c’est autre chose. C’est dire, en sous-main, il n’y a pas d’art mineur. Et quand on dit il n’y a pas d’art mineur, non seulement on réhabilite les arts mineurs, mais on vide les autres. »
En réaction, Yan Lindingre, rédacteur en chef de Fluide Glacial, a lancé l'opération Une BD pour Finkie, qu'il définit ainsi

 J'ai décidé d'offrir à notre détracteur à tous, nous les minorités culturelles risibles, un chef-d’œuvre de la bande dessinée, qui traite pour le moins de discrimination. Car sur ce point, nous sommes d'accord, les deux ne sont pas incompatibles. J'ai choisi Maus d'Art Spiegelman, prix Pulitzer, tout de même !

A titre d'exemple, les critiques des inrocks ont sélectionnés les (excellents) titres suivants:

  • L’art invisible de Scott McCloud
  • Alpha de Jens Harder
  • Ayako d’Osamu Tezuka
  • Paracuellos de Carlos Gimenez
  • Un monde de différence de Howard Cruse
  • L’Ascension du Haut Mal de David B (aussi proposé par Manu Larcenet)
  • Le photographe d’Emmanuel Guibert et Didier Lefèvre
  • Le Transperceneige de Lob et Rochette
Si je devais choisir un titre, je choisirai Les Ombres d'Hyppolite et Vincent Zabus ou Fritz Haber de Vandermeulen.

Mais cette initiative m'en rappelle une autre, tout aussi réjouissante, de Yann Martel, l'auteur de L'Histoire de Pi. Du 16 avril 2007 au 31 janvier 2011 , il a envoyé toutes les deux semaines un livre accompagné d'une lettre au premier ministre canadien Stephen Harper. Ce dernier représentait la caricature du technocrate peu intéressé par la culture (selon Yann Martel, il aurait déclaré que son livre préféré était le Guinness Book of World Record, mais la véracité de cette anecdote est difficile à établir). Martel ne reçut en retour que quelques accusés de réception standardisés. Début 2011, il mit un terme à ce défi littéraire, qu'il relayait sur un website (hors ligne depuis lors), après avoir envoyé une centaine de livres et a compilé ses lettres dans un livre: 101 Lettres a un Premier Ministre : Mais Que Lit Stephen Harper?, dont voici un extrait de l'introduction:



"Voici un livre qui parle de livres. C'est une suite épistolaire. Les lettres qui la composent viennent d'un écrivain canadien, moi, et leur destinataire est un politicien canadien, le premier ministre Stephen Harper. Dans chacune, je commente une oeuvre littéraire. Un roman, une pièce de théâtre, un recueil de poèmes, un texte religieux, une bande dessinée, un livre pour enfant - le choix est vaste. J'ai posté au bureau du premier ministre, à Ottawa, un exemplaire de chaque ouvrage, daté, numéroté et dédicacé, une lettre soigneusement pliée sous la couverture. Avec respect et constance, j'ai fait cela toutes les deux semaines, du 16 avril 2007 au 31 janvier 2011 ; un total de cent lettres accompagnant un peu plus de cent livres. Bien des livres, bien des lettres, une question essentielle dominant l'ensemble : quelle intelligence, quel esprit voulons-nous que nos leaders possèdent, nourris de quoi ? L'argument que je présente est que la littérature - par rapport à la non-fiction qui traite des faits - est un élément essentiel à la réflexion profonde, à une sensibilité élargie en ce monde complexe du XXIe siècle. Une intelligence qui n'a pas été nourrie par le produit réfléchi qu'est le roman, la pièce de théâtre ou le poème saura sans doute administrer les affaires d'un peuple, maintenir en place le statu quo, mais ne sera pas apte à diriger vraiment ce peuple, parce que pour exercer un véritable leadership, il est nécessaire de comprendre ce que sont les choses et de rêver à ce qu'elles pourraient être, et rien ne présente ce type de compréhension et ce genre de rêve mieux que la littérature. Voilà mon argument et il revient aux Canadiens et Canadiennes, lecteurs assidus ou non de littérature, de décider quelle est leur position face à cet argument. Est-ce que la littérature forme le caractère ou n'est-ce qu'un divertissement, c'est là la question."



La liste des livres qu'il a envoyé peut être consultée ici (lien en anglais).

Dans tous les cas, j'ai l'impression que le question posée a Finkielkraut (dont le nom est ironiquement la contraction phonétique de Finkel, série de Convard et Gine et de Croot, nom de la mythique mouette-à-béton qui accompagne John Difool dans L'Incal) et Stephen Harper porte sur les pratiques culturelles et sur le mépris ou le désintérêt que les élites leur portent.
Stephen harper les délaisse comme le gros monsieur rouge qui fait des additions en répétant "je suis un homme sérieux" dans le Petit Prince. Alain Finkielkraut les classe, les hiérarchise et exclut définitivement ce qui ne correspond pas à sa vision. Sacraliser l'un et sacrifier l'autre. Accepter une inégalité fondamentale dans les arts revient à les accepter dans tous les domaines. Ce qui importe, ce ne sont pas les arts majeurs par opposition aux arts mineurs. Ce sont les oeuvres majeures qui importent, d'où elles proviennent. 

lundi 12 mai 2014

Jeux pour Mourir


Jeux pour Mourir, d'après Géo-Charles Véran, est un livre à la mauvaise réputation que son auteur, Jacques Tardi, n'assume pas vraiment.
En cause ?
Certainement pas sa qualité.
Tardi signe un livre très réussi. L'intrigue assez classique, même dans ses chausse-trappes et ses rebondissements, lui permet de laisser libre court à son talent pour recréer l'atmosphère poisseuse d'une petite ville de banlieue des années d'après-guerre, avec son cortège de personnages truculents.
Jeux pour Mourir, c'est un polar "populaire" un peu dans la veine de ses adaptations de Léo Malet ou du Secret de l'étrangleur, son adaptation ludique du roman de  Pierre Siniac.
L'action se situe quelques années après la fin de la seconde guerre mondiale. Trop loin pour encore susciter la peur, trop récente pour être reléguée définitivement dans le passé.
La France tarde à se relever, surtout dans les petites villes de province.
Rien à faire, rien à espérer...
Et pour les gamins qui y vivent, c'est pire.

Ils sont quatre: Cat, la Fouine, Mérou et l'Hérisson.



Des enfants qui n'en sont plus vraiment et qui traînent un peu trop près d'adultes pas trop nets.
Ils s'emmerdent et font des conneries. A la limite de la délinquance.
Puis, ils basculent carrément dans le crime lorsqu'ils zigouillent une vieille pour lui faucher son coffre à bijoux.
Un fait divers d'une banalité affligeante, à tel point que le commissaire préfère se tirer pour le  weekend avec sa maîtresse et laisser son sous-fifre, flic brutal, alcoolique et peu capable, se charger de l'enquête. Certains ont peur, comme la baronne, fausse médium, qui s'imagine déjà prochaine victime. D'autres s'inquiètent que cette histoire puisse déranger leurs petites affaires.
Tout avait  commencé comme un jeu malsain pour 4 gamins. Mais la tragédie est en marche. Il lui faudra 4 jours pour arriver à son terme.
Quatre jours: un pour jouer, un pour se faire peur, un pour tuer, un pour mourir.

Du Tardi classique.
Du très bon Tardi.
Et pourtant, un livre qui reste méconnu, rarement cité. Et quand il l'est, la polémique qui revient, comme dans une tribune au vitriol de Chantal Montellier...
Pourquoi?


Ce livre est l'adaptation du seul roman de Géo-Charles Véran, qui obtint le prix de littérature policière en 1950. De Géo-Charles Véran, on sait peu de choses. Qu'il fut un obscur journaliste, qu'il a signé ce livre et qu'il a consacré sa retraite à la protection de l'enfance. C'est un peu près tout. Rien de bien méchant.

C'est dans la monographie qu'ont consacré les Editions Niffle à Tardi que se trouve la réponse. Dans ce long entretien avec Numa Sadoul, Tardi explique comment, alors que le livre était prêt à sortir, il va apprendre le passé de Géo-Charles Véran, considéré comme collaborateur durant l'Occupation. Ce sera un choc pour lui, qui se réclame plutôt de "l'anarchisme de gauche".
A vrai dire, je n'ai rien trouvé sur internet qui étaye le passé collabo de l'auteur. Tout au plus mentionne-t-on qu'il a longtemps travaillé au Petit Parisien, qui fut transformé par les nazis en journal de propagande pendant l'occupation. Y-a-il travaillé à cette période? C'est possible. 
On pourra également trouver surprenant que Tardi ait eu des scrupules concernant Géo-Charles Véran mais n'aura pas d'états d'âme à célébrer Céline ou à adapter à plusieurs reprises Léo Malet, au racisme pourtant plus que revendiqué.



Mais dans les faits, si ce Jeux pour mourir reste au catalogue de Casterman, il reste un livre méconnu de son auteur. Et c'est dommage parce qu'il est très bien.

vendredi 2 mai 2014

Une case prémonitoire...

Au hasard d'une relecture, je suis tombe sur cette case (désolé pour la mauvaise qualoité du scan):



Elle est extraite de l'adaptation de Perdita Durango Par Scott Gillis et Bob Callahan, au sein de la collection épéhème Neon Lit, qui édita egalement, si je ne me trompe, l'adaptation de  Cité de Verre (de Paul Auster) par David Mazzucchelli & Paul Karazik et le Kafka (le titre original était Kafka for Beginners, en écho aux livres pour les nuls, l'éditeur français a eu la bonne idée d'ignorer cette allusion qui, si elle ne prête pas à confusion en anglais, aurait pû étre mal reçue chez nous) de David Mairowitz et Robert Crumb.
Elle date de 1996...
prémonitoire...

mardi 29 avril 2014

Apès l'Incal, le livre malade de Moebius et Jodorowsky



Alejandro Jodorowsky, cinéaste culte des amateurs de midnight movies (les excellents El Topo et The Holy Mountain, pour ne citer qu'eux) rêvait d'adapter Dune, le roman de Franck Herbert, au 
cinéma. Il était en passe de réussir son pari complètement fou lorsque ses producteurs le lâchèrent subitement. La déception fut immense.







Mais cet échec fut le point de départ de l'une des plus incroyable saga de SF en bande dessinée: L'Incal. pour mettre en image cette saga galactique, il s'adresse à Moebius, qui avait réalisé l'affiche de son film El Topo et qu'il avait déjà entraîné dans la folle aventure Dune.
L'Incal mettait en scène un minable détective privé de classe R, John Difool, qui se retrouve au centre d'intrigues cosmiques et mystiques qui allaient marquer durablement le paysage de la bande dessinée.
L'univers développé était tellement foisonnant que Jodo continua de l'exploiter, d'abord à travers La Caste des Métabarons, portée par la trait puissant de Carlos Gimenez. Cette série se concentrant sur un personnage secondaire de l'Incal, le puissant Métabaron, continue de recycler le matériau imposant que Jodorowsky avait réuni pour "son" Dune. D'autres séries s'inscriront de manières plus ou moins directes dans l'univers de l'Incal: Mégalex, Les Technopères, Les Armes du Métabaron ou encore Castaka.
Et il y eut Avant L'Incal, qui s'intéresse à ce que fut la vie de John Difool avant une certaine nuit dans les anneaux rouges. Dessinée par Zoran Janjetov, avec l'aval de Moebius, cette série se situe nettement en dessous de la saga originelle à tous les niveaux, mais reste plaisante malgré ses faiblesses.
Puis, l'idée du triptyque s'imposa à Jodo. S'il y a un avant, il doit y avoir un après.
Il convainc Moebius de le rejoindre dans l'aventure.
Ce sera le Nouveau Rêve.
Le grand livre malade de Moebius et Jodorowsy.
L'idée était séduisante, mais le résultat est bancal, malgré de vraies fulgurances.

La première Planche de L'Incal

Avant l'Incal: version originale et revue
Notez la main du personnage au second plan
 judicieusement allongée pour cacher le sexe
Le premier écueil vient de la mise en couleur. Les couleurs originelles de L'Incal, dues à Yves Chaland et Isabelle Beaumenay-Joannet, semblaient incompatibles avec le marché américain, que les Humanos voulaient prendre d'assaut.
Lorsqu'ils entamèrent la publication chronologique de la saga de l'Incal aux USA, ils opérèrent un reliftage total. Avant l'Incal ouvre donc "logiquement" le bal. Dessins retouchés par tartufferie et surtout remise en couleur informatique assurée par les studios Beltran. Après l'Incal sera directement colorisé par les studios Beltran. Dans un premier temps, les Humanos nièrent vouloir recoloriser la saga originelle. On sait ce qu'il en advint





Une planche mythique de l'Incal recolorisée par les Studios Beltran

Après l'Incal sera donc colorisé à la palette graphique, ce qui est loin de rendre justice au travail de Moebius, lissant et afadissant son trait. Si, au vu de certaines planches, on peut légitimement trouver que cet album n'est sans doute pas le plus réussi de Moebius, le mise en couleur, par moment franchement ratée, fait perdre définitivement toute vie au dessin.



Mais l'échec de ce  Nouveau Rêve tient aussi au scénario de Jodorowsky. Il sécrète que les événements survenus depuis la fin de Avant l'Incal et la totalité de l'Incal n'auraient été qu'un rêve. Jodorowsky reconnaîtra son erreur  et il voulut recommencer l'histoire, mais Moebius, fatigué et un peu fâché, se désolidarisa du projet.

Journaliste: Il s’est passé huit ans entre la publication du tome 1 de Après l’Incal avec Moebius et celle de ce premier tome de Final Incal. Vous paraissait-il important d’apporter certaines modifications, et si oui lesquelles ? S’agit-il d’ailleurs d’un complément ou… d’un recommencement ?
Jodorowsky: Ce n’est pas du tout un complément, moi comme écrivain dans Après l’Incal de Moebius, je me suis trompé. Je ne sais pas quelle idiote de mouche m’a piqué pour décider que toute l’histoire de L’Incal n’était qu’un rêve. Idée extrêmement facile. Après une cure en mangeant des noix de coco chez les indiens d’Amazonie, j’ai récupéré mon intelligence chamanique. Les sages rats à huit pattes que j’ai vus dans mes délires m’ont prié de recommencer l’histoire. Moebius, gentiment fâché avec moi, a décidé de ne pas me suivre dans cette voie “schizophrénomystique”, j’ai dû attendre huit ans pour trouver un artiste à la hauteur de la nouvelle version. Le rêve s’est transformé en plusieurs mondes parallèles.


Après l'Incal est mort.

Il reste un objet bancal, mal né. mais il reste des moments étonnants qui semble résulter de l'influence constante que ses auteurs insufflent au projet. L'Elohim, entité mystérieuse qui aide John Difool, en est l'expression la plus marquante. Apparaissant initialement comme une petite fille en complet décalage avec l'exubérance de la Cité-Puit, il devient vite une entité polymorphe qui évolue à chaque case, comme un cristal fou échappé du désert B De cette folie constante, un peu malade, le livre dégage un beauté trouble, imparfaite.

Les auteurs eux-mêmes reconnaissaient que ce livre est raté.
Mais même dans ses erreurs, il s'en dégage quelque chose de troublant.
Ce livre est malade et les auteurs ont volu le laisser mourir.
Il fut question de le retirer définitivement du catalogue, comme s'il n'avait jamais existé.
Qu'il ne soit qu'un livre rêvé.
















Et si Moebius et Jodo s'était associé pour raconter ce qui serait arrivé après l'Incal?











8 ans plus tard, Jodo lancera donc Final Incal (titre grotesque au possible). Il modifie son scénario pour corriger les erreurs de la première mouture. La nouvelle version est sans doute plus "crédible" mais perd un dimension onirique qui faisait le charme de la version originale. Au dession, José Ladronn, dessinateur mexicain qui avait déjà signé les couverture des éditions américaines de l'Incal, s'en sort honorablement. Son dessin classique et efficace convient  au moule d'une intrigue classique à défaut d'être originale. Mais au lieu des 6 tomes que Jodorowsky envisageait, il fut contraint de conclure son intrigue en 3 tomes, dont le dernier, au scénario qui confond rythme endiablé et précipitation, vient de paraître.

Après L'Incal vs Final Incal

Et l'éditeur, pour des raisons qui lui appartiennent, a ressorti Après l'Incal de ses armoires. Il lui a adjoint les dernières planches du tome 1 de Final Incal pour les "synchroniser" (ce qui est justifiable, avec une certaine dose de cynisme,  considérant que le nouveau postulat de Jodo inclut des univers parallèles)

Détail piquant, les couleurs de Final Incal sont cette fois traditionnelles. Oubliés les effets de palette graphique des années 2000. Verra-t-on un jour une version de Après l'Incal recolorisée?


[edit] Dans L'intégrale de Final Incal, Après l'Incal est repris en fin d'intégrale, comme un bonus. Les couleurs sont restées d'origine.

vendredi 11 avril 2014

Batman Strange Days, une merveille d'animation

Dans les années 1990, alors qu'au cinéma, Tim Burton livrait sa vision de Batman, une version animée, sous la direction de Bruce Timm, marquait durablement les esprits. Elle reste, selon beaucoup, la meilleure version animée des aventures de Batman.
A l'occasion des 75 ans du personnage, Warner a commandé à Bruce Timm un court-métrage inédit. Il a eu carte blanche et s'est amusé à faire ce qu'il aurait aimé faire dans les années 90: pousser l'aspect rétro de sa vision du personnage jusqu'à le situer dans les années 1930.



Petit segment en noir & blanc assez bluffant qui rappelle que Batman est un personnage mythique de la culture populaire.